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marchaient tous cnsemble dans une joie horrible et triomphante, quand l'un d'eux tournant la tête aperçut de loin le Châtiment qui, d'un pied boiteux et la béquille en main, s'était mis à leurs trousses. Ah ! ah! s'écria avec un grand éclat de rire la troupe infernale. Pauvre dieu écloppé, si tu vas toujours de ce train, tu feras cent fois le tour du globc avant de nous attrapper. — Courez, courez tant que vous pourrez, repartit le Châtiment, je serai peut-être fort longtemps sans vous atteindre; mais quelque agile que soit votre fuite, mauvais sujets, je suis sûr de ne vous point manquer. »

Mais s'il y a des coupables dans cet horrible lieu, il y a encore plus de pauvres qui m'arrachent les réflexions suivantes.

Un Lapon, en naissant, a du moins pour apanage un renne; on lui assigne un second renne quand les dents lui percent. Mais je vois des enfants qui viennent au monde sans pouvoir dire avoir une pomme en propriété.

Les bêtes sauvages ont leurs tanières; et tel malheureux, pressé tyranniquement par les lois mêmes, qui ont fait des propriétés exclusives du moindre pouce de terre ou d'un misérable plancher, n'a pas de quoi reposer sa tête. Il ne pourra habiter un grenier entr'ouvert que sous le bon plaisir d'un maitre superbe; des propriétaires le pousseront depuis l'extrémité de la ville jusqu'au milieu des champs; tout est pris, tout est envahi.

L'homme, dans nos gouvernements modernes, en recevant son corps de la nature, n'obtient point des lois civiles une place en propre pour y respirer. On lui accorde l'espace d'un tombeau ; mais celle d'un berceau lui est interdite.

Beaucoup d'hommes n'ont, à la lettre, que leurs bras pour le service du maître à qui ils sont vendus. Qui ne possède rien, est nécessairement l'ennemi de ceux qui possèdent.

Le pauvre n'a presque point de ressources; il faut qu'il soit malade pour qu'on ait soin de lui. On l'enterre pour rien lorsqu'il est mort, parce que son cadavre infecterait. On le recueille lorsqu'il agonise. Ne vaudrait-il pas mieux prévenir sa maladie, au lieu de nc lui donner des secours que lorsqu'il est près de son terme ?

La foule des nécessiteux augmente chaque jour. Le jeu de ces vastes et dangereuses machines qu'on appelle opérations du ministère, leur rouage dans leur épouvantable frottement écrase toujours et sans pitié la partie la plus faible...

Où est le remède à ces maux politiques et anciens ? Les bons esprits s'occupent à le chercher; il ne peut être que le fruit du temps, des réflexions patriotiques, du génie et surtout du ceur des administrateurs. Y a-t-il du mal à les produire, ces idées de réformation ? Dans cent idées outrées ou fausses, il s'en trouvera une juste et praticable; alors ne sera-t-on pas dédommagé du prix du volume où elle sera déposée?

XLVII.

Enlèvements.

Je marche tranquillement dans la rue; un jeune homme assez bien mis me précède. Tout à coup quatre estafiers sautent sur lui, le tiennent à la gorge, l'entraînent, le pressent contre la muraille. L'instinct naturel m’ordonne d'aller à son secours; un tranquille témoin me dit froidement : Laissez, ce n'est rien, monsieur, c'est un enlèvement de police. On met les menottes au jeune homme, et il disparaît.

Je veux entrer dans une petite rue, un homme du guet est en sentinelle. J'aperçois un ramas de populace qui regarde aux fenêtres. Qu'est-ce cela, monsieur? Rien, répond-il, c'est une trentaine de filles publiques qu'on enlève d'un coup de filet; et les filles, en fontanges de toutes couleurs, défilent, conduites par des soldats du guet, qui les tiennent galamment par la main, le fusil baissé.

Il est onze heures du soir ou cinq heures du matin ; on frappe à votre porte, votre chambre se remplit d'une escouade de sa

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tellites : l'ordre est précis, la résistance est superflụe; on écarte de vous tout ce qui pourrait vous servir d'armes, et l'exempt qui n'en vantera pas moins sa bravoure, prend jusqu'à votre écritoire pour un pistolet.

Le lendemain, un voisin, qui a entendu du bruit dans la maison, demande ce que ce pouvait être. Rien, c'est un homme que la police a fait enlever. Qu'avait-il fait ? On n'en sait rien ; il a peut-être assassiné ou vendu une brochure suspecte. Mais, monsieur, il y a quelque différence entre ces deux délits. Cela se peut; mais il est enlevé.

On vous a arrêté, mais on ne vous a point montré l'ordre. On vous a mis dans une voiture fermée; vous ignorez le lieu où l'on va vous conduire : vous irez visiter les murs et les cachots ou de la Bastille, ou de Charenton, ou de Pierre-en-Cise, ou du château du Ham, ou de Saumur, ou de Lourdes.

D'où part l'arrêt de proscription ? Vous ne pouvez le deviner au juste.

Il n'est pas nécessaire de faire un gros volume contre les lettres de cachet. Quand on a dit, c'est un acte arbitraire, on en peut tirer sans peine toutes les conséquences possibles. Mais tous les enlèvements ne sont pas également injustes; il est une multitude de délits secrets et dangereux, qu'il serait impossible au cours ordinaire des lois de connaitre, d'arrêter et de punir. Quand le ministre n'est ni séduit ni trompé, qu'il n'obéit pas à des passions particulières, à une prévention aveugle, à une sévérité déplacée, il a pour but souvent d'éloigner un perturbateur, un citoyen turbulent ; et la police, telle que la machine est montée, ne saurait marcher aujourd'hui sans cette force prompte, active et réprimante. Il serait seulement à désirer qu'il y eût ensuite un tribunal

y particulier, qui pesât dans une balance exacte les motifs de chaque enlèvement, afin qu'on ne confondît pas l'imprudence et le crime, la plume et le stylet, le livre et le libelle.

Les inspecteurs de police déterminent pour leur part beaucoup d'enlèvements subalternes, en ce qu'ils sont crus ordinairement sur parole, et que, ne frappant d'ailleurs que la dernière classe du peuple, on leur concède facilement les détails de cette autorité.

Quelques-uns obéissent à leur humeur, à leurs caprices; mais qui sait si la cupidité n'entre pas aussi dans leurs démarches, et s'ils ne favorisent pas souvent celui qui ye aux dépens de celui qui ne paye pas ? Ainsi la liberté des misérables et derniers citoyens aurait un tarif, et l'on greverait de cette étrange imposition la portion nombreuse des prostituées, des joueurs de profession, des empiriques, des colporteurs, des escrocs, des chevaliers d'industrie, etc., tous gens qui font le mal et qu'il faut punir; mais qui en font encore davantage quand ils sont obligés de payer et d'acheter pendant un certain temps le privilége de leurs désordres.

Pourquoi telle malheureuse se vante-t-elle hautement d'avoir la protection de monsieur l'inspecteur de police ? Pourquoi marche-t-elle tête levée au-dessus de ses compagnes, en les menaçant même de son crédit? Elle se tairait, si l'expérience ne lui avait pas appris, ainsi qu'au joueur, à l'escroc, que la balance de monsieur l'inspecteur a plusieurs poids et mesures, et qu'on faisait adroitement tomber l'exemple nécessaire sur son voisin, quand on avait su le détourner de dessus sa tête, en faisant à monsieur l'inspecteur un petit présent ou une petite délation particulière; car il se contente de cette dernière monnaie quand il ne peut en tirer autre chose : et comme c'est la lime qui ronge le fer, de même c'est la canaille qui sert à dévoiler et à réprimer les turpitudes, les excès, les violences sourdes de la canaille.

Nous avons pris aux Anglais leur Wauxhall, leur Ranelag, leur wisk, leur punch, leurs chapeaux, leurs courses de chevaux, leurs jockeys, leurs gageures; quand leur prendrons-nous quelque chose de plus important à saisir, comme, par exemple, la loi habeas corpus ?

XLVIII.

Lettres de cachet.

Je ne rechercherai point quand et comment elles ont commencé. Elles existent, qu'importe leur origine? Les nobles en reçoivent comme les roturiers. L'auteur d'une brochure se voit prisonnier par la même force qui arrêterait un prince du sang dans son palais. L'auteur aurait-il bonne grâce de se plaindre quand son Altesse Royale obéit tout aussi promptement que lui?

Clovis, Charlemagne, Hugues Capet n'ont point donné de lettres de cachet : cela est démontré. Louis XIV et Louis XV en ont distribué une belle quantité, et n'en soupaient pas moins de bon appétit. Cela n'est que trop vrai.

Blackstone les condamne ouvertement. Linguet, sorti de la Fosse aux lions, de la moderne Babylone, ne fera plus l'éloge des gouvernements qui les distribuent. Il prouvera clairement que les lettres de cachet sont contraires au droit naturel; que tout homme est né ici-bas avec l'entière propriété de sa personne; que le sieur Henri ne peut pas couper sa promenade légalement; mais tous les livres possibles ne détacheront pas une seule pierre des créneaux de la Bastille, n'abaisseront pas les ponts-levis d'un demi-pouce, et n'ôteront pas une ligne à la longueur ni à l'épaisseur des verroux. Le geôlier ne lira pas l'ouvrage éloquent ou déclamateur; il continuera ses fonctions silencieuses, et le philosophe qui aura dit un peu trop haut qu'il n'y a rien de plus illégitime au monde que les lettres de cachet, en recevra une le lendemain. Trois cent mille hommes, cinq cent millions de revenu, voilà de quoi enfermer, je crois, toutes les éditions et tous les auteurs dans cent bastilles diffélentes. Ce qu'il y a de fâcheux, c'est qu'arrêté de la part de Sa Ma

а jesté, votre nom n'a pas toujours l'honneur de reposer dans sa

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