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joie, jetant en l'air ses sales bonnets, et fermant la marche avec des huées et des cris licencieux.

On n'a point renouvellé depuis plusieurs années ce spectacle indécent, qui ne sert qu'à réveiller des idées de turpitude, et qu'à autoriser la populace à proférer des mots sales et grossiers. L'écriteau lu, commenté et interprété, devenait un scandale pour les oreilles chastes et pour les jeunes filles innocentes.

D'ailleurs, que fait la promenade à cette ville créature? Elle ne sent pas plus la honte que l'âne qui la porte.

Cette misérable osait sourire à la dérision universelle; et, mesurant de l'œil les croisées qui s'ouvraient sur son passage, elle avait l'effronterie de dire: Là, à ces fenêtres, au second étage, sont des demoiselles qui font les prudes, et qui n'osent se montrer; car elles ne pourraient me regarder suns me reconnaître.

Si l'on n'a pas donné plusieurs représentations de cette mascarade, ce n'est pas que l'actrice principale soit devenue rare; mais on a senti que nos Phrynés et nos Laïs ne dédaignant pas quelquefois de se livrer à une complaisance intéressée en faveur de quelques personnages titrés, il était inutile de faire tomber le châtiment ignominieux sur une malheureuse errante le long des ruisseaux, et mangeant par famine le pain de la pros titution.

Combien plus coupable est celle qui descend du trône de la beauté pour exercer ce vil et infâme métier, et qui immole ses propres charmes à l'avarice ou à l'ambition! Mais l'être le plus dangereux pour les femmes, c'est la femme même.

Ces matrones bravent toujours avec plus d'audace que les hommes les Argus et les agens de la police, parce qu'indépendamment des accointances, elles devinent que leur sexe amortira toujours un peu la rigueur dont on voudrait user à leur égard. Un instinct secret leur dit que, péchant contre ellesmêmes et contre les lois religieuses, elles n'ont pas porté une dangereuse atteinte aux loix de l'Etat, à celles qu'il veut que l'on respecte par-dessus tout.

On dirait aussi qu'elles ont deviné que la police avait à Paris un besoin continuel de leur ministère, et que si elles ne pullulaient pas en arrivant des provinces voisines et éloignées, on les appellerait de tout côté pour approvisionner la ville qu'on ne laissera point chômer de cette denrée, et pour cause.

En effet, un pasteur s'étant plaint à un lieutenant de police que sa paroisse était infestée de femmes publiques, le magistrat lui répondit tranquillement : Monsieur le curé, il m'en manque encore trois mille.

Voilà un article assez étrange; mais il entrait nécessairement dans le tableau de la capitale. Je n'ai pu passer sous silence ce qui est, pour ainsi dire, de notoriété publique. J'ai dit ce qui se voit, ce qui frappe tout les regards. Le reste peut se deviner; ma main ne soulèvera pas le rideau.

Le désordre dont je viens de faire ici le récit est commun à toutes les grandes villes. Il existe de tous les temps; mais il est aujourd'hui monté à un tel point, qu'il doit attirer l'attention de ceux qui s'occupent du bien public.

Les hommes livrés à un libertinage trop ouvert s'énervent sans aucun fruit. Les femmes se dénaturent, et prennent un tour d'esprit mauvais et pernicieux, qui influe sur les hommes qu'elles fréquentent. Enfin, le spectacle révoltant et scandaleux de la prostitution non voilée devient une contagion doublement funeste.

L'original Rétif de la Bretonne a proposé dans son Pornographe un plan pour les courtisanes de toutes les classes, au moyen duquel le libertinage, levant la tête dans les carrefours, n'insulterait pas du moins sous l'œil de la mère et de la fille à la décence publique. Serait-il donc impossible de l'adopter au moins en partie, et, par des lois nouvelles adaptées à l'esprit du siècle, de corriger ces vices publics qui entraînent nécessairement la ruine d'une foule d'idées morales?

Il faudrait avant tout recourir aux travaux modernes de la chimie pour tuer, s'il se peut, le venin que lancent dans le

sang de la jeunesse ces femmes qui, sous l'air de Vénus, recèlent les feux empoisonnés de Tisiphone.

Cette réforme sera difficile; car elle demande un esprit juste, et un coup d'œil vraiment philosophique mais elle devient de toute nécessité.

Non, il ne faut pas qu'une créature séduisante et pourrie at taque dans la rue le jeune homme, en lui montrant des appas propres à échauffer un vieillard, ni qu'elle fasse perdre en un instant à son malheureux père le fruit de dix-huit années d'éducation et de soins. Non, il ne faut pas que l'époux, jusquelà fidèle, rencontre tous les soirs de ces femmes, marchant avec un air de volupté, qui ne fut jamais dans la respectable mère de famille. Voilez ces objets de tentation à tous les regards! Éloignez-les! La parole qui sort de la bouche de la prostituée, et qui va frapper à deux pas l'oreille de l'innocence, est encore plus dangereuse que ses appas. Sa parole affiche le mépris de la pudeur. Si le dernier acte de la débauche est caché, pourquoi le premier ne le serait-il pas également ? Ce n'est pas le libertinage qui étouffe toute vertu, c'est sa fatale publicité. Administrateurs, lisez sérieusement le Pornographe de Rétif de la Bretonne.

'XXXV.

Le Paysan perverti, par M. Rétif de la Bretonne.

J'ai renvoyé pour ce que je ne pouvais pas dire à ce roman hardiment dessiné, qui a paru il y a quelques années. La force du pinceau y fait un portrait animé des désordres du vice et des dangers affreux auxquels l'inexpérience et la vertu sont exposées dans une capitale dissolue. Cet ouvrage doit être salutaire, malgré ses peintures trop nues et trop expressives, parce qu'il n'est pas un père en province qui, d'après cette lecture, ne fixe constamment son fils auprès de lui: et c'est un très

grand mal que cette manie récente d'envoyer tous les enfants à Paris, où ils viennent se perdre et se corrompre.

Les villes du second et du troisième ordre se dépeuplent insensiblement, et le gouffre immense de la capitale dévore nonseulement l'or des parents, mais encore l'honnêteté et la vertu native de leurs fils, qui payent cher leur imprudente curiosité.

Le silence absolu des littérateurs sur ce roman plein de vie et d'expression, et dont si peu d'entre eux sont capables d'avoir conçu le plan et formé l'exécution, a bien droit de nous étonner, et nous engage à déposer ici nos plaintes sur l'injustice ou l'insensibilité de la plupart des gens de lettres, qui n'admirent que de petites beautés froides et conventionnelles, et qui ne savent plus reconnaître ou avouer les traits les plus frappants et les plus vigoureux d'une imagination forte et pittoresque.

Est-ce que le règne de l'imagination serait totalement éteint parmi nous, et qu'on ne saurait plus s'enfoncer dans ces compositions vastes, morales et attachantes, qui caractérisent les ouvrages de l'abbé Prevost et de son heureux rival, M. Rétif de la Bretonne? On se consume aujourd'hui sur des hémistiches, nugæ canoræ : on pèse des mots; on écrit des puérilités académiques : voilà donc ce qui remplace le nerf, la force, l'étendue des idées et la multiplicité des tableaux! Que nous devenons secs et étroits!

Il reste à une plume douée de cette énergie un tableau neuf à tracer. Une mère malheureuse, qui se trouve pressée entre la famine et le déshonneur, qui ne peut échapper à la mort qu'en livrant sa fille, qui combat longtemps, qui triomphe et qui expire au milieu des hommes cruels, calculateurs de ses souffrances, et qui attendaient d'elle ce sacrifice horrible et forcé. Elle meurt avec la conscience de la vertu, il est vrai; mais sa mort est sans fruit. Le lendemain de son trépas, sa fille tombe dans les embûches du vice, ou plutôt elle cède au malheur et à l'inexpérience.

Si quelque homme opulent me lit, s'il est du nombre de ceux

qui avancent l'or pour corrompre, il aura trouvé, sans doute, des mères faciles et criminelles, et à un tel point, que je n'ose ici l'écrire; mais il saura en même temps qu'un pareil tableau ne mériterait pas d'être relégué dans la classe des fictions imaginaires.

XXXVI.

Les demoiselles.

Rien de plus faux dans le tableau de nos mœurs que notre comédie, où l'on fait l'amour à des demoiselles. Notre théâtre ment en ce point. Que l'étranger ne s'y trompe pas: on ne fait point l'amour aux demoiselles; elles sont enfermées dans des Couvents jusqu'au jour de leurs noces. Il est moralement impossible de leur faire une déclaration. On ne les voit jamais seules; et il est contre les mœurs d'employer tout ce qui ressemblerait à la séduction. Les filles de la haute bourgeoisie sont aussi dans des couvents; celles du second étage ne quittent point leur mère, et les filles en général n'ont aucune espèce de iberté et de communication familière avant le mariage.

Il n'y a donc que les filles du petit bourgeois, du simple marchand et du peuple, qui aient toute liberté d'aller et de venir, et conséquemment de faire l'amour à leur guise. Les autres reçoivent leurs époux de la main de leurs parents. Le contrat n'est jamais qu'un marché, et on ne les consulte point. On appelle grisettes les filles qui peuplent les boutiques de marchandes de modes, de lingères, de couturières.

Plusieurs d'entre elles tiennent le milieu entre les filles entretenues et les filles d'Opéra. Elles sont plus réservées et plus décentes; elles sont susceptibles d'attachement on les entretient

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peu de frais, et on les entretient sans scandale. Elles ne sortent que les dimanches et fêtes, et c'est pour ces jours-là qu'elles cherchent un ami, qui dédommage de l'ennui de la se

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