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les plus variées et les plus étonnantes; c'est que la vie parisienne est peut-être, dans l'ordre de la nature, comme la vie errante des sauvages de l'Afrique et de l'Amérique; c'est que les chasses de deux cents lieues et les ariettes de l'opéra-comique sont des pratiques également simples et naturelles; c'est qu'il n'y a point de contradiction dans ce que l'homme fait, parce qu'il étend le pouvoir de son intelligence et de son caprice aux deux bouts de la chaîne qu'il parcourt de là cette infinité de formes qui métamorphosent réellement l'individu d'après le lieu, les circonstances les temps. Il ne faut pas plus être étonné des recherches du luxe dans les palais de nos Crassus, que des raies rouges et bleues que les sauvages impriment sur leurs membres par incision.

Mais si ce sont les comparaisons, comme je n'en doute point, qui le plus souvent tuent le bonheur, j'avouerai en même temps qu'il est presque impossible d'être heureux à Paris, parce que les jouissances hautaines des riches y poursuivent de trop près les regards de l'indigent. Il a lieu de soupirer en voyant ces prodigalités ruineuses, qui n'arrivent jamais jusqu'à lui. Il est bien au-dessous du paysan, du côté du bonheur; c'est l'homme de la terre, j'oserai le dire, le moins pourvu pour son besoin; il tremblera de céder au penchant de la nature; et s'il y cède, il fera des enfants dans un grenier. N'y a-t-il pas alors contradiction manifeste entre naissance et non-propriété? Ses facultés seront abâtardies, et ses jours seront précaires. Les spectacles, les arts, les doux loisirs, la vue du ciel et de la campagne, rien de tout cela n'existe pour lui: là enfin, il n'y a plus de rapport ni

de compensation entre les différents états de la vie; là, la tête tourne dans l'ivresse du plaisir ou dans le tourment du désespoir.

Êtes-vous dans l'état médiocre? vous seriez fortuné partout ailleurs à Paris vous serez pauvre encore. On a dans la capitale, des passions que l'on n'a point ailleurs. La vue des jouissances invite à jouir aussi. Tous les acteurs qui jouent leur rôle sur ce grand et mobile théâtre vous forcent à devenir acteur vous-même. Plus de tranquillité! les désirs deviennent plus vifs; les superfluités sont des besoins; et ceux que donne la nature sont infiniment moins tyranniques que ceux que l'opinion nous inspire.

Enfin, l'homme qui ne veut pas sentir la pauvreté et l'humiliation plus affreuse qui la suit; l'homme que blesse à juste titre le coup d'œil méprisant de la richesse insolente, qu'il s'éloigne, qu'il fuie, qu'il n'approche jamais de la capitale!

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TABLEAU DE PARIS.

I.

Coup d'œil général.

Un homme, à Paris, qui sait réfléchir n'a pas besoin de sortir de l'enceinte de ses murs pour connaître les hommes des autres climats. Il peut parvenir à la connaissance entière du genre humain, en étudiant les individus qui fourmillent dans cette immense capitale. On y trouve des Asiatiques couchés toute la journée sur des piles de carreaux, et des Lapons qui végètent dans des cases étroites; des Japonais qui se font ouvrir le ventre à la moindre dispute; des Esquimaux qui ignorent le temps où ils vivent; des nègres qui ne sont pas noirs, et des quakers qui portent l'épée. On y rencontre les mœurs, les usages et le caractère des peuples les plus éloignés : le chimiste adorateur du feu; le curieux idolâtre, acheteur de statues; l'Arabe vagabond, battant chaque jour les remparts, tandis que le Hottentot et l'Indien oisifs sont dans les boutiques, dans les rues, dans les cafés. Ici demeure un charitable Persan, qui donne des remèdes aux pauvres ; et sur le même palier, un usurier anthropophage. Enfin, les brachmanes, les faquirs, dans leur exercice pénible et journalier, n'y sont pas rares; ainsi que les Groënlandais, qui n'ont ni temples ni autels. Ce qu'on rapporte de l'antique et

voluptueuse Babylone se réalise tous les soirs dans un temple dédié à l'harmonie.

On a dit qu'il fallait respirer l'air de Paris pour perfectionner un talent quelconque. Ceux qui n'ont point visité la capitale, en effet, ont rarement excellé dans leur art. L'air de Paris, si je ne me trompe, doit être un air particulier. Que de substances se fondent dans un si petit espace! Paris peut être considéré comme un large creuset, où les viandes, les fruits, les huiles, les vins, le poivre, la cannelle, le sucre, le café, les productions les plus lointaines viennent se mélanger; et les estomacs sont les fourneaux qui décomposent ces ingrédients. La partie la plus subtile doit s'exhaler et s'incorporer à l'air qu'on respire: que de fumée ! que de flammes ! quel torrent de vapeurs et d'exhalaisons! comme le sol doit être profondément imbibé de tous les sels que la nature avait distribués dans les quatre parties du monde ! et comment de tous ces sucs rassemblés et concentrés dans les liqueurs qui coulent à grands flots dans toutes les maisons, qui remplissent des rues entières (comme la rue des Lombards), ne résulterait-il pas dans l'atmosphère, des parties atténuées qui pinceraient la fibre là plutôt qu'ailleurs? et de là naissent, peut-être, ce sentiment vif et léger qui distingue le Parisien, cette étourderie, cette fleur d'esprit qui lui est particulière. Ou si ce ne sont pas ces particules animées qui donnent à son cerveau ces vibrations qui enfantent la pensée, les yeux perpétuellement frappés de ce nombre infini d'arts, de métiers, de travaux, d'occupations diverses, peuvent-ils s'empêcher de s'ouvrir de bonne heure et de contempler dans un âge où ailleurs on ne contemple rien? Tous les sens sont interrogés à chaque instant; on brise, on lime, on polit, on façonne; les métaux sont tourmentés et prennent toutes sortes de formes. Le marteau infatigable, le creuset toujours embrasé, la lime mordante toujours en action, aplatissent, fondent, déchirent les matières, les combinent, les mêlent. L'esprit peut-il demeurer immobile et froid, tandis que, passant devant chaque boutique,

il est stimulé, éveillé de sa léthargie par le cri de l'art qui modifie la nature? Partout la science vous appelle et vous dit voyez. Le feu, l'eau, l'air travaillent dans les ateliers des forgerons, des tanneurs, des boulangers; le charbon, le soufre, le salpêtre font changer aux objets et de noms et de formes; et toutes ces diverses élaborations, ouvrages momentanés de l'intelligence humaine, font raisonner les têtes les plus stupides.

Trop impatient pour vous livrer à la pratique, voulez-vous voir la théorie? les professeurs dans toutes les sciences sont montés dans les chaires et vous attendent : depuis celui qui dissèque le corps humain à l'académie de chirurgie, jusqu'à celui qui analyse au collége royal un vers de Virgile. Aimezvous la morale? les théâtres offrent toutes les scènes de la vie humaine. Ètes-vous disposé à saisir les miracles de l'harmonie? au défaut de l'Opéra, les cloches dans les airs éveillent les oreilles musicales. Êtes-vous peintre ? la livrée bigarrée du peuple, et la diversité des physionomies, et les modèles les plus rares, toujours subsistants, invitent vos pinceaux. Êtesvous frivoliste? admirez la main légère de cette marchande de modes, qui décore sérieusement une poupée, laquelle doit porter les modes du jour au fond du Nord, et jusque dans l'Amérique septentrionale. Aimez-vous à spéculer sur le commerce? voici un lapidaire qui vend dans une matinée pour cinquante mille écus de diamants, tandis que l'épicier son voisin vend pour cent écus par jour, en différents détails qui ne passent pas souvent trois à quatre sous; ils sont tous deux marchands, et leur degré d'utilité est bien différent.

Non, il est impossible à quiconque a des yeux de ne point réfléchir, malgré qu'il en ait. Le baptême qui coupe l'enterrement; le même prêtre qui vient d'exhorter un moribond, et qu'on appelle pour marier deux jeunes époux, tandis que le notaire a parlé de mort le jour même de leur tendre union; la prévoyance des lois pour deux cœurs amoureux qui ne prévoient rien; la subsistance des enfants assurée avant qu'ils

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