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XLVI

MERCIER, SA VIE ET SES OEUVRES. Mercier assista aux dernières convulsions de l'empire : « Je ne vis plus que par curiosité, disait-il quelque temps avant le retour des Bourbons. » La Restauration le trouva existant er.core; mais, un mois après ce grand événement, le 25 avril 1814, il expirait à Paris, à l'âge de soixantequatorze ans, laissant un bagage énorme plus nuisible, il est vrai, qu’utile à sa gloire. Il s'était surnommé le plus grand livrier de France. La prétention était fondée, et personne n'eût pu honnêtement lui disputer un pareil titre, si ce n'est peut-être l'auteur des Nuits de Paris, son ami Rétif de la Bretonne.

GUSTAVE DESNOIRISTERRES.

PRÉFACE.

Je vais parler de Paris, non de ses édifices, de ses temples, de ses monuments, de ses curiosités, etc.: assez d'autres ont écrit là-dessus. Je parlerai des moeurs publiques et particulières, des idées régnantes, de la situation actuelle des esprits, de tout ce qui m'a frappé dans cet amas bizarre de coutumes folles ou raisonnables, mais toujours changeantes. Je parlerai encore de sa grandeur illimitée, de ses richesses monstrueuses, de son luxe scandaleux. Il pompe, il aspire l'argent et les hommes; il absorbe et dévore les autres villes, qucerens

quem devoret.

J'ai fait des recherches dans toutes les classes de citoyens, et n'ai pas dédaigné les objets les plus éloignés de l'orgueilleuse opulence, afin de mieux établir, par ces oppositions, la physionomie morale de cette gigantesque capitale.

Beaucoup de ses habitants sont comme étrangers dans leur propre ville. Ce livre leur apprendra peut-être quelque chose, ou du moins leur remettra, sous un point de vue - plus net et plus précis, des scènes qu'à force de les voir ils n'apercevaient pour ainsi dire plus; car les objets que nous

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voyons tous les jours ne sont pas ceux que nous connaissons le mieux.

Si quelqu'un s'attendait à trouver dans cet ouvrage une description topographique des places et des rues, ou une histoire des faits antérieurs, il serait trompé dans son attente : je me suis attaché au moral et à ses nuances fugitives. Mais il existe chez Moutard, imprimeur-libraire de la reine, un Dictionnaire en quatre énormes volumes, avec approbation et privilége du roi, où l'on n'a pas oublié l'historique des châteaux, des colléges et du moindre cul-de-sac. S'il. prenait un jour fantaisie au monarque de vendre sa capitale, ce gros Dictionnaire pourrait tenir lieu, je crois, de catalogue ou d'inventaire.

Je n'ai fait ni inventaire ni catalogue, j'ai crayonné d'après mes vues; j'ai varié mon tableau autant qu'il m'a été possible; je l'ai peint sous plusieurs faces; et le voici tracé tel qu'il est sorti de ma plume, à mesure que mes yeux et mon entendement en ont rassemblé les parties.

Le lecteur rectifiera de lui-même ce que l'écrivain aura mal vu ou ce qu'il aura mal peint, et la comparaison donnera peut-être au lecteur une envie secrète de revoir l'objet et de le comparer.

Il restera encore beaucoup plus de choses à dire que je n'en ai dites, et beaucoup plus d'observations à faire que je n'en ai faites; mais il n'y a qu'un fou et un méchant qui se permettent d'écrire tout ce qu'ils savent ou tout ce qu'ils ont appris.

Quand j'aurais les cent bouches, les cent langues et la voix de fer dont parlent Homère et Virgile, on jugera qu'il m'eût

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été impossible d'exposer tous les contrastes de la grande ville, contrastes rendus plus saillants par le rapprochement. Quand on a dit c'est un abrégé de l'univers on n'a rien dit; il faut le voir, le parcourir, examiner ce qu'il renferme, étudier l'esprit et la sottise de ses habitants, leur mollesse et leur invincible caquet; contempler enfin l'assemblage de toutes ces petites coutumes du jour ou de la veille, qui font des lois particulières, mais qui sont en perpétuelle contradiction avec les lois générales.

Supposez mille hommes faisant le même voyage : si chacun était observateur, chacun écrirait un livre différent sur ce sujet, et il resterait encore des choses vraies et intéressantes à dire pour celui qui viendrait après eux.

J'ai pesé sur plusieurs abus. L'on s'occupe aujourd'hui plus que jamais de leur réforme. Les dénoncer c'est préparer leur ruine. Quelques-uns même, tandis que je tenais la plume, sont tombés. J'en conviendrai avec plaisir; mais l'époque aussi en est trop récente pour que ce que j'ai dit puisse être tout à fait hors de propos.

Malgré nos væux ardents pour que tout ce qui est encore - barbare se métamorphose et s'épure, pour que le bien, fruit tardif des lumières, succède au long déluge de tant d'erreurs, cette ville tient encore à toutes les idées basses et rétrécies que les siècles d'ignorance ont amenées. Elle ne peut s'en dégager tout à coup, parce qu'elle est fondue, pour ainsi dire, avec ses scories.

Une ville commençante, et sortant des mains d'un gouvernement formé, est plus propre à être travaillée et perfectionnée que ces villes antiques où l'on connaît des lois imparfaites et embrouillées, des coutumes religieuses que l'on ridiculise et des usages civils que l'on viole. Les abus multipliés s'y défendent, parce que le petit nombre qui retient le

gage de la puissance, les richesses, proscrit les idées saines et nouvelles, les principes restaurateurs, et ferme l'oreille au cri public. En vain l'on attaque l'édifice du mensonge : il est cimenté. On veut le reprendre sous æuvre; c'est une tâche bien plus pénible que si on voulait le reconstruire à neuf. On adopte quelques modifications; elles ne s'accordent pas avec l'ensemble qui persiste à être vicieux. Les plus beaux raisonnements se gravent dans les livres; mais la moindre pratique du bien offre des difficultés insurmontables. Tous les petits intérêts particuliers, roidis par une profession abusive et chère, combattent l'intérêt général, qui n'a souvent qu'un seul homme pour défenseur. Heureuses donc les villes qui, comme les individus, n'ont point encore pris leur pli! Elles seules peuvent aspirer à des lois unanimes, profondes et sages.

Je dois avertir que je n'ai tenu dans cet ouvrage que le pinceau du peintre, et que je n'ai presque rien donné à la réflexion du philosophe. Il eût été facile de faire de ce tableau un livre satirique; je m'en suis sévèrement abstenu. Chaque chapitre appelait une désignation particulière; je l'ai rejetée à chaque chapitre. La satire qui personnifie est toujours un mal, en ce qu'elle ne corrige point, qu'elle irrite, qu'elle endurcit, et ne ramène point au droit sentier. Je n'ai tracé que des peintures générales, et l'amour même du bien public ne m'a point égaré au delà.

Je me suis plu à tracer ce tableau d'après des figures vi

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