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chevalier d'Aydie, et dont le salon victorieux de la rivalité du cercle de madame Geoffrin, exclusif asile des encyclopédistes et des philosophes, a été, pendant quarante ans, le rendez-vous favori et presque officiel des ambassadeurs de toutes les cours de l'Europe, à une époque où la politique avait encore de l'esprit !

A ses habitués, que madame de Tencin appelait familièrement « ses bêtes », il n'a manqué que Jean-Jacques Rousseau, Diderot et Buffon: Jean-Jacques, trop difficile à apprivoiser; Diderot, trop difficile à retenir; Buffon, trop difficile à rassasier d'attention et d'admiration. Je veux bien voir une lacune dans cette triple absence. Mais combien elle est compensée, à mon gré, par l'empressement flatteur des étrangers illustres, des voyageurs couronnés, des ambassadeurs d'élite qui n'allaient que chez madame du Deffand, parce que là seulement ils trouvaient une hospitalité complète, la liberté d'esprit qui attire et la courtoisie qui rassure, la hardiesse permise aux idées et les égards dus aux situations, la familiarité qui honore et non celle qui déplait, enfin la meilleure compagnie à la fois et la meilleure société.

L'importance et l'intérêt du recueil des lettres de madame du Deffand, à ce triple point de vue de l'histoire politique, sociale et morale de son temps, sont incontestables; la qualité et la variété des modèles relèveraient même une œuvre médiocre. Que sera-ce donc si le peintre est encore supérieur à ses originaux et si le tableau est un chef-d'œuvre? Il faut donc se borner, pour retenir ce groupe de lecteurs délicats, amis aussi précieux que juges difficiles, à constater qu'envisagées exclusivement au point de vue des qualités purement littéraires, la plupart des lettres de madame du Deffand sont des chefs-d'œuvre de naturel, de grâce, de finesse, de malice, de profondeur; qu'elles contiennent des récits dignes de madame de Sévigné et des portraits dignes de Saint-Simon; enfin qu'elles sont écrites dans cette langue à la fois souple et forte, légère et solide, qui rappelle, sans qu'elle ait songé à les imiter, les meilleurs modèles du siècle où l'on a le mieux écrit et du siècle où l'on a le plus pensé.

Dans cette Correspondance, sorte de confession quotidienne d'une âme qui joint à une insatiable curiosité une implacable franchise, cette fine et âpre douairière, dont l'insomnie est agitée des problèmes qui ont tourmenté Pascal, étudie en se jouant et creuse sans s'en douter les plus graves questions de la vie et de la destinée humaines, et elle le fait avec une intensité de pensée, une vigueur d'analyse qu'on admire jusqu'à l'effroi. Rien ne trouble cette mé

ditation passionnée, qui n'a d'autre mobile et d'autre but que la soif de se connaître. Et l'on est étonné de la précision des moyens et de la vérité saisissante des résultats, même quand on sait que cette activité de réflexion, réduite aux sujets intérieurs, n'a point de distraction, et que la cécité a couvert de son voile la cage où se meut et palpite ce doute inquiet.

Madame du Deffand, quand elle se délasse, par l'appréciation des hommes qu'elle a connus ou des ouvrages qu'elle s'est fait lire, de la fatigue de ces jugements si sévères qu'elle porte sur ellemême, est encore inimitable. Sauf quelques erreurs qui tiennent à des préjugés de temps ou de situation (quoiqu'elle en ait beaucoup perdu, elle en a cependant gardé quelques-uns), il faut citer ces opinions qui entraînent par le sourire et décident par le ridicule, ou qui, par l'unique force du bon sens et de la prévoyance, entrent dans l'esprit à la façon d'un coin, et y gravent une critique nette comme un arrêt, ou un éloge juste comme une maxime.

Rien ne saurait rendre l'attrait de cette originalité morale, de cette verve critique et caustique, tel que nous venons de le goûter, durant un commerce assidu d'une année, et le plaisir parfois douloureux qu'il y a à suivre ces phrases étincelantes, dont les unes éclairent et dont les autres brûlent comme le flambeau approché de trop près.

Madame du Deffand, moins amusante, moins dramatique, moins variée, moins primesautière que madame de Sévigné, dont les lettres sont le chef-d'œuvre d'un temps triomphant, tandis que celles de madame du Deffand sont le chef-d'œuvre d'un temps de décadence, garde sur celle que Walpole appelait Notre-Dame de Livry un remarquable avantage.

Comme son illustre devancière, elle a concentré sur un sentiment unique, exclusif, absorbant, presque égoïste à force de sacrifices, qu'elle a creusé pendant quarante ans et qui est devenu comme le lit de son existence, toute l'activité de son âme et de son esprit.

Mais le sentiment qui a inspiré madame de Sévigné est un sentiment naturel, élémentaire, domestique, dont je ne voudrais pas dire qu'elle affecte le culte et qu'elle orne trop d'éloquence l'admirable simplicité. Le sentiment qui fut la vie de madame du Deffand est un sentiment à la fois critique et passionné, à la fois plaisir de cœur et attrait d'esprit. C'est cette amitié désespérée, luttant contre tous les obstacles et toutes les déceptions, les incompatibilités de l'âge et les impossibilités de l'absence, et se portant à son

a.

objet comme à une proie, pour échapper à la double terreur de l'ennui et de la mort. On se presse alors de réparer le temps perdu. On voudrait aimer une éternité par jour.

On le comprend déjà, cet avantage que je revendique, aux yeux des raffinés, pour madame du Deffand, c'est cet attrait poignant du drame. Il y a un drame, et des plus curieux et des plus terribles, dans ce quotidien effort, dans cette journalière et inutile révolte contre des regrets semblables à des remords et des désirs cruels comme un châtiment.

C'est cet attrait qui manque aux lettres de madame de Sévigné, écrites sous le doux empire de ce sentiment maternel qui n'a point de révolutions ni de désespoirs. Si parfois la note s'attendrit, si ce perpétuel sourire se voile d'une larme, comme l'arc-en-ciel d'une inaltérable espérance succède vite à l'orage! Les larmes de madame de Sévigné ressemblent à ces pluies d'été, courtes, fines et rares, qui font paraître le ciel plus bleu et l'herbe plus verte. Nous l'admirons sans songer à la plaindre. Une seule chose pourrait nous toucher dans cette affection, trop exclusive pour n'avoir pas ses déceptions, et trop égoïste aussi, il faut le dire, pour ne pas recevoir des leçons. Emotion fugitive, intermittente et imperceptible moralité de ces lettres si saines, si joviales, si triomphantes! Les exigences d'une fille plus spirituelle que naïve et plus douce que tendre, ses sécheresses, ses indifférences, ses insuffisances plutôt, telles sont les douleurs secrètes de cette affection maternelle qui ne laisse paraître que ses joies. Mais on devine tout cela plus qu'on ne le sent, et c'est tant pis pour l'effet des lettres de madame de Sévigné, qui est plus littéraire que moral, et dont, bien qu'elles aient aussi leur leçon, on admire trop les beautés pour songer au reste.

Ce reste, cette nécessité absolue, attestée par des exemples si frappants, maintenue par des sanctions si douloureuses, de l'équilibre dans les passions, de l'opportunité dans les sentiments, de l'ordre dans la vie, de l'économie dans ses qualités, de la foi au cœur et de la réserve à l'esprit, voilà le drame, voilà la moralité qui donne aux lettres de madame du Deffand, surtout à celles à Walpole, un si piquant attrait moral, un si poignant intérêt philosophique, et qui unissent constamment, dans l'âme du lecteur, la pitié pour un très-grand malheur à l'admiration pour un talent supérieur.

C'est avec une curiosité haletante, presque égale à celle de l'auteur, que le lecteur suit dans sa naissance, son développement, ses luttes, ses douleurs et son agonie, ce sentiment unique qui sou

tient et dévore, qui ronge et anime à la fois la vieillesse inquiète d'une femme sans ressources contre l'ennui, et qui a trop d'esprit pour parvenir à être dévote.

Quels enseignements, supérieurs au plaisir de l'observation et à l'attrait du style, ne faut-il pas attendre de cette autopsie psychologique, pratiquée intrépidement par madame du Deffand sur son propre cœur vivant et palpitant! Quel drame et quelle leçon que cette amitié passionnée, disons le mot, que cet amour tardif, punition de tant d'autres précoces, d'une femme de soixante-dix ans pour un homme de quarante-neuf ans, d'une Française et des plus Françaises, pour un Anglais et des plus Anglais, égoïste, blasé ou plutôt désabusé comme elle, et que la crainte du ridicule tourmente autant qu'elle-même est tourmentée de la crainte de l'ennui!

Il y a dans ce sentiment à la fois si ardent et si sénile, qui mêle ses feux aux glaces de l'âge et qui agite une femme en cheveux blancs pour un homme dont elle pourrait et voudrait être la mère, quelque chose d'étrange et presque d'odieux, un peu de cette fatalité sur le compte de laquelle l'antiquité plaçait les crimes et les malheurs surhumains.

C'est une étude à la fois charmante et navrante que celle de cette liaison qui se heurte perpétuellement aux limites permises, de ce regain de jeunesse en pleine décrépitude, de ce subit printemps du cœur en plein hiver de l'âge, de ce sentiment à la fois naturel et artificiel, volontaire et fatal, ridicule et nécessaire! Il a réhabilité madame du Deffand, qu'on accusait de sécheresse, en montrant les tendresses cachées de son âme. Mais le cœur qu'elle atteste se montre à nous à la fois dans cette nudité que la vieillesse rend cynique, et dans cette dernière blessure, si saignante et si imprévue.

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Voilà, et c'est par là que je me hâte de clore cette esquisse préliminaire, destinée à donner immédiatement au lecteur la clef de son plaisir et comme qui dirait la carte de son voyage, voilà le double intérêt, le double attrait par lesquels la Correspondance de madame du Deffand mérite d'être lue et même d'être relue. C'est à la fois un drame et une leçon. Jamais l'ennui des vieillesses désabusées et inutiles n'y a été creusé à de telles profondeurs et peint avec des couleurs si justes et si fortes. Et l'étude de l'ennui, de ses causes, de ses symptômes, de ses phénomènes, de ses résultats, est, selon moi, une des recherches les plus salutaires de la pensée moderne, car elle tend à préserver la vie morale de son

plus redoutable ennemi, de son poison le plus dangereux, aux
époques critiques et sceptiques comme la nôtre, où faute de mo-
dération et de foi, tant d'hommes de quarante-neuf ans ressem-
blent, moins l'esprit, à Horace Walpole, et tant de femmes de
soixante à madame du Deffand, moins le style.

Jamais aussi l'amitié entre homme et femme, aux âges incom-

patibles avec l'amour, l'amitié d'esprit que tourmentent les der-

niers soubresauts et les derniers soupirs du cœur, n'a été sentie

et exprimée, étudiée et analysée d'une plus pénétrante et d'une

plus éloquente façon. Notre histoire littéraire a offert quelques

exemples de ce sentiment exceptionnel, mais aucun avec cette

vigueur dans les caractères et ce dramatique intérêt dans la lutte

qui en est toujours la suite. L'association célèbre de M. de la Ro-

chefoucauld et de madame de la Fayette, cette amitié boudeuse

et fidèle entre deux grands mécontents, deux grands désabusés

dont il n'est resté que la trace amère des Maximes, est le type

qui approche plus, sans l'égaler, de celui que nous allons étudier.

Peut-être, si nous avions les lettres de madame Récamier à Ben-

jamin Constant, et surtout à Chateaubriand, y trouverions-nous

plus d'un accent à la du Deffand et à la Walpole; une du Deffand

plus tranquille, plus chrétienne, parlant à des Walpole plus puis-

sants et plus inquiets. La liaison quarantenaire de madame d'Hou-

detot et de Saint-Lambert fut tranquille, sinon heureuse; et comme

elle n'a pas eu de drame, elle n'a pas eu d'histoire. Reste le com-

merce entre madame de Créqui et Sénac de Meilhan, que nous avons

essayé de caractériser ailleurs' et dont nous ne dirons ici qu'une

chose c'est qu'il peut servir d'exemple (et il est unique) de la

sagesse et du bonheur dans ces unions intellectuelles et tardives

entre une femme qui n'est plus belle et un homme qui n'est plus

jeune.

La différence de ce résultat dans une passion dont les apparences

se ressemblent, s'explique d'un seul mot madame de Créqui,
qui n'avait jamais été galante, eut le bon goût d'être chrétienne
avant que l'âge lui en fit un besoin. Rassurée sur elle-même,
elle put songer à consoler Sénac de Meilhan de ses disgrâces et de
ses dégoûts, bien loin d'avoir besoin de ses consolations. Elle put
déployer sans scrupule et afficher sans rougeur ce dévouement
maternel qui sied si bien à la sérénité des vieillesses tranquilles.

1 Sénac de Meilhan, OEuvres politiques et morales choisies, publiées avec

une Introduction et des Notes. Paris, Poulet-Malassis, 1862. Introduction,

p. 19 et suiv.

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