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SYNONYMIE PATOISE

(SOMMEIL, JOUR ET NUIT, LAIT ET FROMAGE)

INTRODUCTION

Pendant onze ans, nos correspondants ont répondu infatigablement à nos questionnaires. Plusieurs articles du Bulletin leur ont déjà présenté le résultat de leurs vaillants efforts. Ici nous désirons attirer plus particulièrement l'attention du lecteur sur l'étonnante richesse du vocabulaire patois en publiant quelques spécimens de la synonymie patoise telle qu'elle résulte directement de notre enquête par questionnaires. Le lecteur de nos Rapports se souviendra que les réponses de nos correspondants aussitôt rentrées ont été classées par ordre d'idée et inscrites dans des cahiers grand format, appelés résumés, qui permettent de trouver en un tour de main les équivalents patois pour telle ou telle idéedonnée. Ce sont ces cahiers qui ont servi de base aux tableaux qu'on trouvera ciaprès.

Par synonymie patoise nous entendons deux catégories de synonymes:

1. Les synonymes proprement dits, au sens usuel du terme, c.-à-d. des mots, locutions ou périphrases qui se présentent à l'esprit des patoisants d'une même région plus ou moins déterminée, dès qu'il s'agit d'exprimer telle ou telle idée; par exemple: porc et kayon, cailler et trancher (le lait); mettre et bouter' sont synonymes dans la plus grande partie de la Suisse romande.

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2. Les équivalents patois, c.-à-d. des termes plus ou moins synonymes, mais occupant une aire géographique diffé

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rente. Ainsi l'idée de regain' se rend dans les cantons sud par rǝkor, dans le Jura bernois par vouayïn. Il en est de même pour les idées de brebis', jument', taureau' et beaucoup d'autres. Les trois termes signifiant, traire', arya, moèdre et traire, ont chacun leur domaine géographique assez bien déterminé.

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La différence essentielle entre ces deux catégories est celle que les synonymes' sont concurremment à la disposition des patoisants de telle ou telle région, tandis que les équivalents' ne font pas partie du vocabulaire usuel du même individu, (exception faite de certains villages situés à la limite des aires lexicologiques).

Dans nos tableaux, nous n'avons pu tenir compte de cette différence que d'une façon très sommaire, en indiquant la répartition du mot par canton. Le futur Glossaire, qui contiendra pour chaque mot des indications précises, permettra mieux de se renseigner sur la synonymie réelle ou fictive de telle ou telle région.

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Outre les synonymes' et les équivalents', nos tableaux présentent par ci par là des nomenclatures, par exemple pour les vases à transporter le lait ou à conserver la présure. Ici il ne s'agit pas, à proprement parler, d'un seul et même objet dénommé différemment, mais bien d'un objet qui varie souvent de forme et de matière, selon les habitudes locales.

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Tonneau et bouteille' ne sont guère des synonymes. S'ils

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figurent dans nos tableaux sur la même ligne, c'est qu'ils servent tous les deux de récipient à la présure. On peut les considérer comme synonymes par leur destination. C'est dans ce sens que nous avons accordé une place à ces, nomenclatures', qu'il aurait été fâcheux d'en exclure par esprit de principe, puisqu'elles complètent très heureusement la terminologie de tel ou tel groupe d'idées.

Il est facile de montrer que ces tableaux sont de la plus haute importance scientifique. Pouvoir embrasser d'un coup

d'œil pour n'importe quelle idée tous les équivalents, tant les radicaux que les dérivés, c'est un avantage inappréciable pour le linguiste moderne, qui sait combien sont multiples les aspects sous lesquels se présentent les choses, combien sont variées les influences qu'exercent l'un sur l'autre les synonymes d'un mot donné. Examinons le premier groupe de problèmes :

1. Le point de vue onomasiologique, soit l'ensemble des problèmes qui essaient d'expliquer psychologiquement les moyens d'expression (mots, tournures, périphrases) dont dispose la langue pour tel ou tel objet, action ou idée. C'est à ce point de vue que sont conçus plusieurs articles de notre Bulletin1. Les tableaux que nous possédons donneront lieu à une foule de recherches semblables. Rien de plus suggestif que ces groupes de synonymes.

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Ce qui frappe en première ligne, c'est l'inégalité du nombre des termes pour des idées qui, à première vue, semblent être sur le même plan. Pourquoi, pour citer quelques exemples, trouvons-nous dans les patois romands si peu de mots pour étalon' et pour, verrat', à côté de près d'une vingtaine pour, taureau' et pour bélier'? Pourtant ces quatre animaux exercent la même fonction, ils sont les reproducteurs de leur espèce. L'inégalité constatée s'explique par le fait que l'étalon et le verrat, rarement visibles, passent plus ou moins inaperçus, tandis que le taureau et le bélier frappent bien autrement l'imagination, tantôt par le rôle économique qu'ils jouent, tantôt par l'aspect physique qu'ils présentent .- L'année se divise en quatre saisons de durée plus ou moins égale. Pour

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1 Les quatre saisons (année III), une volée de coups (V), le fromage et ses espèces (VI), la fenaison, les clochettes de vache (VIII), l'idée d', importuner' (IX), le regain et la pâture d'automne (X), les poissons (XI). — Il serait trop long d'énumérer tous les autres travaux de ce genre.

2 Pour de plus amples développements, voir l'article de l'auteur à ce sujet dans Archiv für das Studium der neueren Sprachen CXXX (1913), p. 81-124.

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quoi constatons-nous dans la Suisse romande une parfaite stabilité de termes pour été et hiver', à côté d'une variété surprenante de mots pour printemps' et, automne'? C'est que l'été et l'hiver sont les grands contrastes nettement déterminés de l'année, tandis que les saisons intermédiaires, printemps et automne, ont un caractère plus flottant, plus irrégulier, mal défini. Ajoutez à cela que dans une population agricole et montagnarde le printemps, dont l'arrivée dégage des sentiments intenses de joie et de bien-être, est forcément une source féconde d'inspiration linguistique. Nous observons d'ailleurs une situation analogue dans notre tableau jour et nuit'. Pour le grand contraste, la langue est conservatrice, nos patois ont tous gardé les termes latins diurnus (lat. populaire) et nox, qu'ils emploient exclusivement. Grande est par contre la variété pour les périodes intermédiaires entre jour et nuit, tant le matin (aube, pointe du jour, etc.) que le soir (crépuscule, tombée de la nuit, etc.), moins cependant le matin que le soir, car, quelque matinal que puisse être le paysan, la tombée de la nuit jouera toujours dans sa vie sociale et professionnelle un rôle plus important que l'arrivée du jour. Par des raisons analogues s'expliquera sans doute la richesse de mots et de dérivés pour soir', par opposition au seul, matin', et pour après-midi' par opposition à matinée'.

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Parmi les idées qui par leur nature ne se laissent guère coordonner à d'autres, il y en a beaucoup qui offrent une richesse inattendue. A quoi bon tant de mots pour le résidu du lait bouilli qui s'attache aux parois du récipient', pour les grumeaux du lait caillé, pour les rognures du fromage mis en forme', pour l'écume du lait qu'on vient de traire', etc. ? Dans tous ces cas, il s'agit de choses accessoires, irrégulières, mal définies et variables de forme, qui, réunies en masse, présentent un aspect hétérogène. Ce caractère indéterminé de la chose semble se trahir dans l'expression linguistique: chacun la nomme comme il lui plaît, le choix du terme est sans conséquence; la chose étant du reste d'un intérêt assez médiocre et

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passager, on n'éprouve pas le besoin de la désigner par un terme uniforme; aussi la langue littéraire manque-t-elle de terme consacré. Ces petits produits accessoires sont pour ainsi

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dire à la merci de la création individuelle.

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Une autre cause de la richesse dans l'expression, c'est l'intensité du sentiment. Si quelqu'un vous ennuie, vous l'envoyez promener tout court, mais s'il revient à la charge, vous vous impatientez, et, inspiré par ce mouvement, vous l'appelez meule ou segneule, vieille scie ou maudite vioule. Les termes mobilisés par l'impatience se pressent à votre esprit et à leur défaut vous en créez de nouveaux. De là cette longue série d'équivalents pour, importuner' que M. Pierrehumbert a pu collectionner pour le Bulletin. Et si d'autres correspondants nous ont fourni une liste encore plus variée de termes pour une volée de coups', c'est qu'ici à l'humeur batailleuse qui fait dire: attends, je te donnerai une bonne rincée!', s'ajoute la vantardise qui aime à raconter:, ah, vous ne vous imaginez pas quelle savonnée je lui ai appliquée!'. C'est aussi à ce mouvement d'impatience et de mauvaise humeur que nous devons sans doute la quantité de termes plus ou moins comiques pour ronfler', termes créés au moment où vous avez été dérangé dans votre sommeil bien mérité par ce bruit de scie de votre voisin. Quiconque a jamais passé la nuit dans une chambrée de soldats, aura éprouvé sur soi ces moments d'inspiration charitable. D'autres périphrases, par ex. celle pour aller se coucher', faire la grasse matinée',, s'endormir en faisant des révérences', sont dues simplement au plaisir de faire rire par des tournures comiques.

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Ces quelques développements suffiront pour affirmer que la synonymie patoise que révélera le futur Glossaire d'après notre enquête par questionnaires soulève quantité de problèmes onomasiologiques dont on ne soupçonnait pas l'existence, faute de matériaux recueillis systématiquement.

Nos tableaux ne seront pas moins utiles à consulter, quand il s'agit de rechercher l'origine et la formation des mots.

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