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tois local. Plusieurs correspondants du Glossaire ont fourni d'utiles, voire même d'importantes contributions: M. François Isabel a recueilli les noms du district d'Aigle et du Pays d'Enhaut, M. Maurice Gabbud ceux de la vallée de Bagnes. Mais, seuls, le directeur de l'enquête et, depuis 1906, M. Franz Fankhauser ont pu fournir une collaboration ininterrompue. L'un a parcouru tout le Valais de langue romane, presque tout le Jura vaudois, plusieurs communes vaudoises et fribourgeoises aux alentours de Vevey; enfin, accompagné de quelques-uns de ses élèves de l'Université de Genève, plusieurs communes de la campagne genevoise. L'autre a exploré toute la Gruyère et la rive droite de la Sarine jusqu'aux environs de Fribourg. Dialectologue expérimenté, il a bien voulu se charger à plusieurs reprises de contrôler les enquêtes d'autrui dans le canton de Vaud et en Valais.

Ces études vagabondes, cette école buissonnière, qui nous montrent tour à tour les aspects riants et les aspects sévères de la terre natale, sont pleines de charme et d'intérêt. Mais il ne faut pas être pressé. Les distances, les communications malaisées, la difficulté de trouver de bons. << sujets » font perdre beaucoup de temps. L'on s'adresse de préférence aux vieillards, aux hommes qui ont été mêlés aux affaires publiques. Pour les noms de famille, sans oublier les dérivés féminins que les patois ont tirés de plusieurs d'entre eux, point n'est besoin de longs interrogatoires; mais des heures, des journées entières se passent avant qu'on ait épuisé la kyrielle des noms de lieu, qui se comptent par dizaines et par centaines. Il ne s'agit pas seulement d'en noter aussi exactement que possible la prononciation locale, qui est la clef des anciennes graphies et la pierre de touche de l'étymologie, mais d'obtenir tous les

renseignements qui peuvent nous éclairer sur leur signification et leur usage, parfois assez différent de celui qu'y attribuent les cartes, les géographes et les touristes. La vue des lieux importe moins que le commerce familier avec les gens qui les fréquentent. En parcourant le pays, en questionnant les gardes champêtres et les gardes forestiers, les pâtres, les chasseurs, nous avons recueilli en Valais des milliers de noms rarement ou jamais écrits et perpétués seulement par la tradition orale.

Dans mainte commune il n'y a plus personne ou presque personne qui sache encore le patois. Mais le français local conserve, en général, assez fidèlement la prononciation traditionnelle des noms propres pour qu'on puisse et qu'on doive y recourir, à défaut du patois dégénéré ou éteint. Les communes voisines fournissent quelquefois les formes patoises qui manquent sur place. On a demandé à Blonay et à Saint-Légier les noms veveysans, à Savièse ceux de Sion. Tout comme les autres mots, les noms de lieu sont prononcés différemment, quand les localités qu'ils désignent sont connues de personnes parlant des patois différents. Nous enregistrons avec soin ces variantes, très intéressantes pour la comparaison des dialectes et précieuses pour la recherche et le contrôle des étymologies. Nous en avons recueilli à la frontière française et à la frontière d'Italie. Nous avons même franchi à plusieurs reprises la limite des langues pour nous enquérir de la prononciation allemande de noms de lieu fribourgeois, vaudois et valaisans, en même temps que pour retrouver d'anciens noms romans, parfois à peine altérés en bouche germanique.

A ce jour, plus de deux cent cinquante communes ont été visitées. On atteint presque le chiffre de trois cents, si l'on fait entrer en ligne de compte les enquêtes incom

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plètes ou seulement amorcées et les matériaux fournis par correspondance. Mais, comme il y a en Suisse de neuf cents à mille communes de langue française, on voit qu'il reste énormément à faire, avec de faibles ressources en argent et en hommes. Les noms recueillis ne sont pas encore tous mis sur fiches, et le loisir nous a manqué jusqu'à présent pour en entreprendre le classement systématique, qui sera un travail de longue haleine. En attendant, nous pouvons recourir à un répertoire alphabétique de tous les lieux dits du canton de Vaud qu'avait dressé pour son usage personnel M. Edouard Burnet et qu'il a généreusement mis à notre disposition. Très versé dans les questions de chronologie, M. Burnet nous rend de grands services, en voulant bien vérifier les dates des mentions de lieux et de personnes recueillies par nous dans les documents du moyen âge. Qu'il veuille bien recevoir ici, avec tous nos collaborateurs et correspondants, l'assurance de notre très cordiale reconnaissance!

Il ne suffit pas de rassembler des matériaux pour une œuvre future que nous risquons de ne pas voir achevée. Il faut tâcher d'en tirer parti dès à présent pour l'avancement de la science. M. Fankhauser, dans sa thèse de docteur sur le patois de Val d'Illiez, a très largement et très intelligemment mis à profit les noms de lieu recueillis dans cette région du Valais. Le directeur de l'enquête a contribué à la nomenclature de la carte Lavey-Morcles au 25 000 (1908) et fournit au Dictionnaire historique, géographique et statistique du Canton de Vaud, en cours de publication depuis 1911, des notices historiques et étymologiques sur les principaux noms de lieu. Quelques-uns des résultats où l'ont conduit ses études onomastiques sont consignés dans divers mémoires publiés en ces dernières années.

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Dans une carte destinée à figurer à l'Exposition de Berne, on a tenté de mettre sous les yeux du public, en une synthèse provisoire, les principales données historiques fournies par notre enquête sur les noms de lieu. Des traits de couleur différente marquent l'origine probable de la plupart des noms de communes et de paroisses des cantons du Valais, de Genève, de Fribourg et de Vaud et des districts neuchâtelois de Boudry et du Val-de-Travers, la part que l'on peut attribuer aux habitants préhistoriques de nos contrées, aux Celtes, à Rome, au christianisme, aux établissements germaniques et au moyen âge dans la formation de notre nomenclature géographique. L'auteur ne se dissimule pas les imperfections de ce travail, qu'il n'aurait pu entreprendre sans les travaux antérieurs de Gatschet, de M. Jean Stadelmann et de M. Jaccard, ni sans les matériaux de comparaison mis à sa disposition par le Glossaire des patois.

ERNEST MURET.

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