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ENQUÊTE SUR LES NOMS DE LIEU

ET LES NOMS DE FAMILLE

Les noms propres, noms de lieu et noms de personnes, ont été trop longtemps négligés des linguistes. Formés des mêmes voyelles et des mêmes consonnes, soumis aux mêmes règles d'usage que les autres mots, ils participent avec eux au perpétuel et insensible changement du langage. Une foule de noms de lieu et maint nom de personne ne sont pas autre chose que des noms communs ou des adjectifs, les uns encore en usage en français ou en patois, les autres tombés en désuétude. L'onomastique s'éclaire par la connaissance du lexique ancien ou dialectal et contribue à l'enrichir de significations et de mots perdus. Pour la chronologie de nos dialectes sans histoire les noms propres ont une importance capitale. Longtemps avant l'apparition de nos premiers textes patois, lieux et gens sont mentionnés, tantôt sous une forme latinisée ou francisée qui laisse néanmoins deviner la prononciation vulgaire, tantôt et de très bonne heure sous la forme vulgaire ellemême, diversement et plus ou moins fidèlement transcrite selon les habitudes propres à chaque siècle, à chaque contrée, à chaque individu. Joints aux quelques phrases et aux trop rares mots patois que nous offrent les documents écrits en latin ou en français, ces noms de lieu et ces noms

de personnes sont nos plus anciens « textes de langue >>. Ils jalonnent les étapes successives par lesquelles a passé le latin parlé dans l'Helvétie romaine pour aboutir à cette variété bigarrée de patois dont s'émerveille l'observateur attentif des dialectes modernes de la Suisse romande.

Les mots les plus usités, les plus familiers s'empruntent, s'échangent, sont sujets à se modifier sous les influences du dehors. Attachés à la glèbe, les noms de lieu nous apparaissent comme l'élément le plus stable, le plus résistant et, pour ainsi dire, comme le noyau solide de chaque parler local, dont parfois ils peuvent seuls nous déceler quelque trait caractéristique. Les noms de personnes, en revanche, sont aussi peu fixés au sol que les hommes eux-mêmes qui les portent. Il n'y en a point qu'on puisse qualifier d'autochtones, comme les plus anciens noms de lieu. Non seulement dans nos villes cosmopolites, mais jusque dans les villages les plus écartés, des familles qui passent pour indigènes et anciennes trahissent par leur nom leur origine française, savoyarde, italienne ou allemande. Néanmoins, ces noms, même quand ils sont de date assez moderne, ne manquent pas d'intérêt pour le linguiste. Il est curieux d'observer dans quelle mesure ils ont subi les modifications récentes du dialecte ou comment ils ont été accommodés aux habitudes de la prononciation locale. L'étude des noms de personnes est d'ailleurs inséparable de celle des noms de lieu, beaucoup de lieux étant dénommés d'après des personnes et beaucoup de familles tirant leur nom de leur résidence ou de leur propriété.

A l'exemple du Schweizeriches Idiotikon, le Glossaire des patois de la Suisse romande accueillera les noms de lieu et les noms de personnes dans lesquels on peut reconnaître des emprunts à la langue commune. Mais le plan d'un sem

blable ouvrage exclut nécessairement la plupart des noms de personnes, tous les noms de lieu dérivés de noms de personnes, tous ceux qui proviennent des langues parlées en Helvétie antérieurement au latin continué par les patois, tous ceux enfin dont l'origine et la signification nous demeurent inconnues. Fallait-il laisser périr sans mémoire ces précieux vestiges de notre passé, tandis que l'on consacre tant de peine à sauver de l'oubli nos patois mourants? Recueillir ces noms, sous leur forme authentique, de la bouche des derniers patoisants, les identifier avec les mentions fournies par les anciens documents, en retracer l'histoire, en découvrir la signification et l'emploi originel, y reconnaître l'empreinte des langues, des peuples, des civilisations qui se sont succédé avant nous sur le sol helvétique, n'est pas une tâche moins belle, moins patriotique, moins urgente que celle qu'ont assumée M. Gauchat et ses vaillants collaborateurs du Glossaire des patois.

Dès la première séance de la Commission philologique du Glossaire, tenue en 1899, surgit le projet d'un dictionnaire des noms de lieu de la Suisse romande, n'embrassant pas seulement, comme les Dictionnaires topographiques des départements français, tous les noms de lieux habités, avec leurs anciennes mentions, mais tous les lieux dits, en patois. En 1901, à la suite d'un intéressant rapport de M. Jules Vodoz, qui s'était mis à l'oeuvre, encouragé par M. Gauchat, dans le district de Neuchâtel, M. Ernest Muret fut chargé d'organiser une vaste enquête sur les noms de lieu et les noms de famille de la Suisse romande, et l'année suivante. il en prit la direction. La bienveillance que le public et les autorités n'ont cessé de témoigner à l'œuvre du Glossaire n'a pas manqué à l'entreprise sœur. Pour y fournir les ressources nécessaires, la subvention allouée par la Confédé

GLOSSAIRE DES PATOIS

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ration au Glossaire a été augmentée. Le Service topographique nous a donné la plupart des cartes indispensables. A notre demande, les gouvernements de Neuchâtel et de Vaud ont fait dresser dans chaque commune la liste des noms patronymiques de leurs bourgeois; et l'archiviste de Berne a mis à notre disposition un répertoire des noms de famille du Jura. Partout, au cadastre, dans les dépôts d'archives, auprès des fonctionnaires cantonaux et communaux, chez les particuliers, nous avons trouvé l'accueil le plus empressé et le concours le plus obligeant.

Pour donner un fondement solide à l'enquête sur les noms de lieu, on a tout d'abord fait mettre sur fiches, dans le Jura bernois et les cantons de Fribourg, de Genève, de Vaud et du Valais, tous les noms usités au cadastre, avec l'indication de la date et des folios des plans et, si possible, la mention de la nature et de la culture du sol ou des bâtiments sis sur le fonds. Pour le canton de Neuchâtel, comme il existe un répertoire imprimé des lieux dits, les fiches se font au fur et à mesure des besoins. En Valais, le dépouillement des plans cadastraux n'est pas encore achevé, parce que la plupart n'ont été levés qu'en ces dernières années. Mais, dans toutes les communes où ils faisaient défaut en 1902, des personnes complaisantes ont recueilli pour nous les noms contenus dans les registres de l'impôt foncier, avec toutes les variantes où se perpétue jusqu'à nos jours l'anarchie orthographique du bon vieux temps.

On a également dépouillé les plans d'aménagement des forêts du Valais et d'une partie des forêts vaudoises et, remontant dans le passé, un grand nombre de plans du XVIIe et du XVIIIe siècle et du commencement du XIXe, conservés aux Archives d'Etat de Fribourg et de Genève, au château de Porrentruy, à l'abbaye de Saint-Maurice et dans

les archives des.communes. Le plus gros de cette besogne a été accompli, de 1902 à 1906, par M. Walther Meylan, dont la retraite a été une grande perte pour nous; car il reste à dépouiller la plupart des anciens plans conservés à Fribourg et tous ceux des Archives cantonales vaudoises. Les documents antérieurs, reconnaissances de fiefs et de dîmes, grosses et registres de notaires, ne pourront être étudiés que plus tard. Cependant, M. Vodoz en a fait des extraits aux Archives de Neuchâtel, et M. Albert Burmeister a diligemment exploré toutes les archives communales des districts d'Avenches et de Payerne. A plusieurs reprises des amis de notre œuvre ont bien voulu nous communiquer leurs extraits de documents manuscrits; et les quelque vingt mille fiches cédées par M. Alfred Millioud au Glossaire des patois contiennent une foule d'anciennes mentions de lieux et de personnes. Le directeur de l'enquête dépouille les documents imprimés, les grandes collections historiques. Beaucoup de lieux dits non identifiés par les historiens trouvent immédiatement leur place sur les fiches centralisées entre ses mains au retour du cadastre, des archives et des enquêtes locales.

L'enquête sur le terrain, la chasse aux formes locales, patoises, qui est notre tâche principale et la plus urgente, se poursuit durant la belle saison, chaque année, depuis 1900, mais ne progresse que très lentement, faute de collaborateurs. M. Vodoz a dû malheureusement, à cause de l'état de sa santé, renoncer en 1903 à ses recherches dans le canton de Neuchâtel. Réclamés par d'autres devoirs, MM. Gauchat, Jeanjaquet, Tappolet, Adrien Taverney n'ont pu nous prêter qu'un concours momentané, dont nous leur savons beaucoup de gré. M. Burmeister, en visitant les archives du district de Payerne, n'a pas négligé de s'enquérir du pa

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