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DU

GLOSSAIRE DES PATOIS

DE LA

SUISSE ROMANDE

PUBLIÉ PAR LA

Rédaction du Glossaire.

DOUZIÈME ANNÉE

1913

ZURICH

BUREAU DU GLOSSAIRE

Hofackerstrasse 44

AUTOUR DU RHUME

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Quand M. L. Gauchat m'invita à me joindre aux rédacteurs de ce Bulletin pour fêter l'anniversaire de M. Schuchardt, je me demandais sérieusement si j'avais à présenter un sujet qui, vu la solennité des circonstances et la nature de la collaboration qu'on attendait de moi, pût ne pas paraître par trop insignifiant. J'avais, il est vrai, sous la main des études sur les noms des maladies dans les langues romanes. Mais, me disaisje, est-il séant de parler des misères de l'humanité, des souffrances corporelles quand on présente ses vœux à un maître vénéré? Est-il digne d'étaler devant lui des expressions pathologiques, mala ingrata seniori? Cependant, ce qui me rassurait un peu dans mon embarras, c'est que j'avais eu l'honneur de développer quelques problèmes de ce genre devant lui à Graz, lors du congrès des philologues en 1909; et c'est en me rappelant la bonté dont il honora mon petit essai que je me décidai à présenter ces quelques modestes remarques. Puisse-t-il dans ces pages reconnaître le dévouement et la gratitude de l'auteur, qui ne cessera de se rappeler ces inoubliables journées d'automne de Graz!

L'évolution des désignations du rhume' est peut-être un des plus intéressants chapitres de l'onomasiologie. Nous y trouvons deux groupes différents : les termes savants à côté des noms populaires.

A regarder de près les diverses expressions, deux notions prédominent: comme l'essentiel du rhume, on regarde ou l'humeur qui découle des fosses nasales, ou l'accumulation de matériaux s'établissant soit dans le nez, soit même encore plus haut, dans le cerveau. Le nez, d'après une idée très ancienne,

ouvre sur le cerveau et tout ce qui descend par le nez vient directement du centre de la pensée humaine. C'est pour cela qu'on s'imagine qu'un rhume purge, pour ainsi dire, le cerveau, qu'il dégage l'intérieur du crâne de toute matière encombrante: purgari coryza et brancho cerebrum, dit Hippocrate. Plus il sort de matière, plus il se fait de clarté dans l'esprit (cf. le proverbe allemand: Viel Rotz, viel Verstand).

Partons d'abord de l'idée d'après laquelle le rhume consiste en un écoulement et passons en revue les expressions savantes et populaires qui s'y rapportent :

1. peoμa, le rhume, s'est maintenu vivant partout en France; il signifie plus spécialement « rhinitis» et dans un sens plus étendu « refroidissement »; cependant il y a des régions qui l'emploient pour tussis'. Dans deux aires différentes, l'Atlas linguistique de la France nous fait connaître un verbe rhumer [carte 1321, tousser']1. Nous y trouvons: rumè (P. 143, Meuse méridionale), ræma (P. 132, Haute-Marne), et d'autre part: rumà (P. 958, Haute-Savoie). Or la région de rhume, tussis' est plus grande que l'Atlas ne le laisserait supposer d'après la carte << tousser » ; j'ai entendu lo rèm,toux' à SchirmeckLa Broque, lè rum, toux' dans les vallées de Rombach (Alsace). M. Horning (Ostfranzös. Grenzdialekte) l'a recueilli de même à Gérardmer et à La Bresse (Vosges); on le connaît au Thillot : lè rinm (communication de M. Bloch). Il semble que cette expression soit répandue sur une grande partie de la région vosgienne. La répartition des points indiqués permet de supposer qu'il y a eu à une certaine époque une région homogène de rhume = tussis' dans tout l'Est. Dans l'ancienne

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1 Nous constatons un développement analogue en Rouergue : raumas ucat= coqueluche (Mistral). Une carte, toux' manque à l'Atlas.

2 Il est étonnant que dans quelques localités P. 493 ([Côtes-du-N.], P. 397 [Ile de Jersey], et, au Nord, P. 198, 190 [Wallonie], 177 [Ardennes]) on ait répondu à M. Edmont, tòs' etc. pour, rhume' (C. 1155). Ces gens n'auraient-ils pas de termes spéciaux pour ces deux phénomènes ?

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langue, ces différentes acceptions ne sont pas encore précisées autant qu'aujourd'hui. La reume', en ancien français, a encore une signification plus générale. C'est le flux qu'on, tranche' en saignant la veine temporale (voir dans Godefroy l'ex. de la Chron. de Brabant) et qui apparaît autant par les yeux1 (por le trop larmier, et por reume, et por autres maladies assés qui as ieux avienent, Régime du corps, éd. Landouzy-Pépin 36, 23) que par les gencives, etc. Le premier exemple, tiré de Joinville, que cite Godefroy t. VII, 160 montre un double emploi de reume'; il fait voir qu'on sentait encore la signification d'un fluens': un reume si grans en la teste que la reume me filoit de la teste parmi les nariles.

C'est sur la base du flux découlant par le nez effet visible d'une cause intérieure que l'expression, rhume' = rhinitis s'est constituée. De, pɛũμa', c'est-à-dire de l'altération des humeurs, sort directement aussi l'acception, tussis'; car rhinitis' et, tussis' sont deux phénomènes absolument différents, qui ne sont même pas toujours liés pathologiquement.

Nous voyons que, rhume' a gardé le genre féminin qu'il avait en anc. franç. en Lorraine, dans tout le Nord, dans la Normandie et à l'Est. Ce n'est qu'au centre de la France, que, d'après la carte 1155 de l'Atlas, le genre a changé. En Suisse, nous constatons la même lutte. L'ancien féminin se trouve (d'après les communications que je dois à la bonté du Bureau du Gloss.) à Leysin (Vaud), en Valais (sauf à Lourtier) et en quelques points du canton de Genève (Aire-la-Ville, Bernex, Choulex). Le masculin s'est introduit dans le Gros de Vaud, dans le canton de Fribourg et dans quelques endroits des autres cantons: Dardagny (Gen.), Cerneux (Neuch.), Vermes, Courrendlin (Berne). C'est sans doute sous l'influence savante

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1 On comprend facilement qu'on ait regardé les larmes de l'enrhumé comme sortant de la même source' que les humidités des fosses nasales. Du Cange cite, oculi rheumatizantes'; on trouve encore en prov., rèumo' chassie des yeux (Mistral). La carte 1783 de l'Atlas (chassie) ne nous révèle aucune forme analogue.

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