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parodie. Je connais peu d'ouvrages sérieux qui pussent résister à une pareille épreuve. Ce genre de critique est séduisant par sa facilité; mais il ne devait pas entrer dans un ouvrage grave, et entrepris, comme on sait, sous les auspices de l'Académie française. Rien ne peut justifier la forme que le critique a jugé convenable d'adopter. Ce n'est pas que la parodie ne soit plaisante, et n'excite plus d'une fois le sourire du lecteur; mais je crois qu'elle est déplacée. En écrivant cette parodie, l'auteur ne se doutait pas que M. de Châteaubriand prendrait un jour sa place dans le fauteuil académique, où, si l'on trouve le sommeil, on ne perd pas du moins la mémoire.

Il faut avouer que Chénier a trop obéi à ses préventions lorsqu'il a jugé cet illustre écrivain. Dans l'épisode d'Atala, qui, si je ne me trompe, est inférieur à celui de René, on trouve une imagination vive, des descriptions pleines d'éclat et de vérité, et une couleur locale dont le mérite ne peut être entièrement senti que par ceux qui connaissent les moeurs des tribus sauvages. Je ne parlerai pas

des Martyrs, ouvrage généralement bien apprécié ; mais dans René, qui n'obtient pas un souvenir de Chénier, l'auteur observe avec succès les mouvements du coeur, où il a fait des découvertes. Jamais, avant lui, on n'avait tracé avec fidélité les effets de cessentiments vagues, de ces passions indéfinies, de cette inquiétude rêveuse, qui tourmentent la jeunesse des esprits ardents, et qui indiquent les secrètes fermentations du cœur, comme les colonnes de vapeurs ondoyantes qui s'échappent des flancs de l'Etna annoncent la combustion intérieure et la prochaine éruption du

volcan.

Chénier, injuste envers M. de Châteaubriand, ne l'a pas été à l'égard de M. de Fontanes; ici son opinion est dégagée de toute considération personnelle et de tout souvenir fâcheux.

« Un écrivain distingué, dit-il, comme poète et comme prosateur, M. de Fontanes, s'occupe depuis long-temps d'une épopéc. Les connaisseurs ont déjà remarqué parmi ses ou

vrages le joli poème du Verger ; une traduction en vers de l'Essai sur l'Homme, plus concise et plus égale que celle de l'abbé Du Resnel, et surtout un excellent morceau élégiaque intitulé: Le Jour des Morts dans la campagne. Son poème épique a pour titre La Grèce sauvée; pour sujet, la ligue du Péloponnèse, victorieuse des armées et des flottes de Xerxès. Là, tout seconde un poète : l'harmonie des noms grecs et des noms asiatiques, la solennité de l'époque, la renommée lointaine des héros, l'autorité de l'histoire, le charme et la magnificence de l'antique mythologie. Glover, il y a soixante ans, traita ce beau sujet en Angleterre, sous le nom de Léonidas, et ce ne fut pas sans succès. Il est à présumer que M. de Fontanes réussira d'une manière plus éclatante. Il a lu dans nos séances publiques plusieurs fragments de la Grèce sauvée. Un style harmonieux et correct, une précision nerveuse, une versification savante, sans recherche, embellissent ces fragments; et, comme l'exigeait l'époque la plus brillante des républiques grecques, les vers respirent à la fois l'enthousiasme de la poésie et celui

de la liberté. Puisse ce grand ouvrage arriver bientôt à son terme! On a droit d'espérer qu'il soutiendra cette gloire poétique léguée par Malherbe à ses successeurs, et qui, de classique en classique, s'est conservée chez les Français durant deux siècles, toujours fidèlement recueillie, toujours enrichie de nouveaux

trésors. >>

La manière de Chénier est éminemment classique. Les doctrines littéraires de l'école allemande n'avaient fait aucune impression sur son esprit, cultivé par de bonnes études. Il attribuait à l'impuissance d'approcher des modèles le mépris des règles et le dégoût de la raison, qui caractérisent la poétique des nouveaux docteurs. Je pense à cet égard comme lui; cette fureur d'innovation a cependant une cause bien naturelle. L'Allemagne est arrivée un peu tard dans la carrière des beaux arts; les couronnes sont distribuées, les statues élevées. Homère, Sophocle, Virgile, Térence, Le Tasse, Milton, Pope, Corncille, Racine, Molière, Voltaire, tous grands hommes de la même famille, occupent les

autels de la gloire. Il serait impossible de les surpasser, peut-être même de les égaler. Au lieu de se consumer en efforts honorables, mais pénibles, n'est-il pas plus simple et plus facile de dédaigner la perfection, de construire un édifice obscur et gothique, inaccessible à la lumière de la raison, que l'imagination, abandonnée à elle-même, peuplera d'êtres fantastiques, et sur le frontispice duquel on écrira fièrement: Temple de la renommée. Là s'élèveront les bustes grossièrement sculptés des classiques ténébreux devant lesquels fumera sans cesse un encens plus grossierenlà certain grand-prêtre, tenant en main la baguette de Prospéro et revêtu de la gabardine de Caliban (1), chantera sans fin des hymnes à la nuit, et l'éternel Hosanna de la barbarie.

core;

La poésie est née dans le temple des dieux;

(1) Voyez la Tempête, tragi-comédie de Shak

spear.

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