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mais mes femmes de chambre, expression réservée à la bourgeoisie.

Depuis que le luxe a placé quatre à cinq domestiques, enchaînés à la courroie derrière un carrosse; depuis que l'on a tenu ainsi quatre hommes serrés l'un contre l'autre, sautillant sur la pointe des pieds, obligés de monter et de descendre lorsque la voiture est mouvement, et de s'élancer avec célérité, au risque de se rompre les jambes, les femmes, à leur toilette, ont tenu debout trois à quatre femmes uniquement occupées à offrir la boîte à poudre, les épingles, la pâte d'amande, tandis que le coiffeur arrange les cheveux.

Ce vol d'individus, fait aux campagnes, à l'agriculture, n'a pas même été frappé parmi nous d'un impôt propre à punir cet égoïsme révoltant; et tandis que le galon d'or et d'argent entre dans la livrée de la servitude, le sarrau de toile couvre à peine le laboureur et le vigneron. La classe travaillante voit les valets en habits de drap galonné, et les femmes de chambre en robe de soie, même avec quelques petits diamants. Cette malheureuse classe commence à s'estimer elle-même fort au-dessous de l'ordre domestique.

C.

Falots.

Porteurs de lanternes numérotées, qui vaguent dans les rues vers les dix heures du soir. Voilà le falot : ce cri s'entend après souper; et ces porteurs de lanternes se répondent ainsi à toute heure de nuit, aux dépens de ceux qui couchent sur le devant; ils s'attroupent aux portes où l'on donne bal, assemblée.

Le falot est tout-à la fois une commodité et une sûreté pour ceux qui rentrent tard chez eux ; le falot vous conduit dans votre maison, dans votre chambre, fût-elle au septième étage, et vous fournit de la lumière quand vous n'avez ni domestique,

ni servante , ni allumettes, ni amadou, ni briquet; ce qui n'est pas rare chez les garçons, coureurs de spectacles, el batteurs de boulevards. D'ailleurs ces clartés ambulantes épouvantent les voleurs et protègent le public presqu'autant que les escouades du guet.

Ces rodeurs, tenant lanterne allumée, sont attachés à la police, voient tout ce qui se passe; les filoux qui dans les petites rues voudraient interroger les serrures, n'en ont plus le loisir devant ces lumières inattendues.

Elles se joignent aux réverbères pour éclairer le pavé. Il est devenu beaucoup plus sûr depuis qu'on a imaginé de lancer dans tous les quartiers ces phares qu'on aperçoit de loin, qui vous guident dans les ténèbres, qui suppléent aux accidents et à l'invigilance du luminaire public.

A la sortie des spectacles, ces porte-falots sont les commettants des fiacres; ils les font avancer ou reculer, selon la pièce qu'on leur donne. Comme c'est à qui en aura, il faut les payer grassement, sans quoi vous ne voyez ni conducteurs ni chevaux. Ces drôles alors s'égaient entr'eux. Quand ils voient sortir un Gascon bien sec avec ses bas tout crottés, ils croisent leurs feux pour éclairer sa triste figure, et puis ils lui crient aux oreilles : monseigneur veut-il son équipage? Comment se nomme le cocher de monseigneur ? Ils distribuent à tous les fantassins dont ils se moquent les titres de M. le comte, de M. le marquis, de M. le duc, de milord. Un épicier est un colonel : et un clerc de notaire en appétit, qui file précipitamment en cheveux longs, pour arriver à table avant le dessert, ces polissons le poursuivent en l'appellant M. le président.

Le porte-fanal se couche très-tard, rend compte le lendemain de tout ce qu'il a aperçui. Rien ne contribue mieux à entretenir l'ordre et à prévenir plusieurs accidents que ces fanaux, qui circulant de côté et d'autre, empêchent par leur subite présence les délits nocturnes. D'ailleurs, au moindre tumulte ils courent au guet, et portent témoiguage sur le fait.

Il n'y a que leur cri qui soit fatigant; mais si le falot crie la nuit, qui ne crie pas dans le jour ? Le petit peuple est naturellement braillard à l'excès: il pousse sa voix avec une discordance choquante. On entend de tous côtés des cris rauques, aigus, sourds. Voilà le maquereau qui n'est pas mort; il arrive ! il arrive! Des harengs qui glacent, des harengs nouveaux ! Pommes cuites au four. Il brúle ! il brúle ! Ce sont des gâteaux froids. Voilà le plaisir des dames ! voilà le plaisir ! C'est du croquet. A la barque, à la barque ; à l’écailler ! Ce sont des huîtres. Portugal! Portugal! Ce sont des oranges.

Joignez à ces cris les clameurs confuses des fripiers ambulants, des vendeurs de parasols, de vieille ferraille, des porteurs d'eau. Les hommes ont des cris de femmes, et les femmes des cris d'hommes. C'est un glapissement perpétuel ; et l'on ne saurait peindre le ton et l'accent de cette pitoyable criaillerie, lorsque toutes ces voix réunies viennent à se croiser dans un carrefour.

Le ramoneur et la marchande de merlans chantent encore ces cris discordants en songe quand ils dorment, tant l'habitude leur en fait une loi.

Non jamais le peuple Parisien n'a connu la douce euphonie ; et son oreille incessamment déchirée et non révoltée, est la plus étrangère à toute expression musicale. Aussi dans les spectacles n'a-t-il point de sentiment de la mélodie et le plus souvent même de l'harmonie. Et puisque nous sommes à citer des mots grecs, l'euthymie ne lui appartient pas plus que la connaissance de la bonne musique; mais il rencontre quelquefois l'eutrapélie.

Voilà trois phrases qui sentent bien le pédant, dira-t-on. Pardonnez, lecteur ; je sors de converser avec un traducteur des Grecs, qui vit dans l'ancienne Athènes, et qui ne veut pas connaitre mon Paris. Je lui renvoie sa balle à l'article Falots.

CI.

Charades,

Les calembours régnaient chez les spirituels parisiens; les charades sont venues leur disputer la prééminence. Après un grand conflit les charades ont remporté la victoire. Les boutsrimés voulaient reparaître comme troupes auxiliaires ; mais également vaincus, l'armée des charades les repoussant, a déployé ses enseignes triomphantes dans le Journal de Paris et dans le Mercure de France. L'énigme et le logogriphe sont abandonnés aux provinciaux dés@uvrés. La charade occupe les esprits de la capitale; on n'entend plus que mon premier, mon second et mon tout. Les femmes prononcent ce mon tout avec une grâce particulière. Étrangers, ouvrez le premier Mercure, et si vous l'ignorez, vous verrez ce qu'est une charade. Je ne vous l'expliquerai point.

Oui, le calembour est terrassé; mais c'est depuis peu. En vain M. de Voltaire avait dit à madame du Deffens (1): liquonsnous ensemble, ne souffrons pas qu’un tyran si béte usurpe l'empire du grand monde. Le grand-maître des calembourdistes gouvernait cet empire avant et depuis la mort de ce grand homme; mais il vient enfin d'être détrôné : il a trouvé son maître. Humilié, vaincu, tous ses lauriers sont flétris. Et qui a battu en rnines cette illustre réputation ? Qui fait donc que M. L. M. D. B. (2) n'offre plus aujourd'hui qu'une tête découronnée? c'est un M. de Chambre.

(1) C'est Du Deffant qu'il faut lire. Il est étrange que Mercier estropie le nom de cette femme célèbre, dans le salon de laquelle se réunissait toute la société polie du xonuje siècle, l'amie intime de Voltaire, de Montesquieu, du président Hénault, de d'Alembert et de Walpole.

(Nole de l'édileur.) (2) Le niarquis de Bièvre. L'auteur de La lellre de la comtesse Tation (contestation), par le sieur (scieur) De Bois (Rotté), étudiant en droit (fil), qui est aussi, car il faut bien être juste, l'auteur du Séducteur, comédie estimable et très-agréable.

Il rencontre le monarque des calembourdistes, étalant cette paisible dignité que donne une souveraineté tranquiile. Il l'accueille, il le flatte, il lui demande un jour pour commencer une liaison honorable et précieuse. Le monarque promet; le malin courtisan s'esquive aussitôt, rentre chez lui et écrit ce billet au souverain, qui était loin, hélas ! de redouter un pareil coup de foudre :

« Empressé de vous recevoir, vous m'avez laissé, monsieur, « le choix du jour. Je vous invite pour mercredi, et vous pric « de vouloir bien accepter la fortune du pot

De CHAMBRE.

Ce nouveau Cromwel jouit en paix de son forfait médité; il est assis au rang d'où il a précipité son adversaire, invaincu

ment écrite, n'était pas si fou quand il s'évertuait à se faire un nom, un nom durable, au moyen de fadaises et de sottises qui eurent la fortune que n'eût pas

obtenu un bon livre. A l'heure qu'il est encore, à tout propos, les calembours de M. de Bièvre viennent aux lèvres, et tel qui ignore jusqu'à l'existence de Bayle et de Condillac, pourrait vous réciter tout d'une haleine Les Amours de la fée Lure (félure) et de l'ange Lure (angelure). La petite espièglerie racontée par Mercier d'est pas la seule qui vint tenter d'assombrir le front du triomphaleur. Bièvre n'était marquis que parce qu'il avait acheté le marquisat de Bièvre, il était petit-fils de Georges Maréchal, premier chirurgien de Louis XIV; ce qui fit dire à un mauvais plaisant: - Pourquoi ne vous faites-vous pas appeler, au lieu de marquis, le maréchal de Bièvre.» C'était se servir, pour le battre, de ses propres armes. Le succès du Séducleur devait chagriner l'envie: on était allé même jusqu'à comparer sa pièce au Méchant de Gresset; quelqu'un objecta que le Séducleur élail aussi éloigné du bon que du méchant. Par bonheur notre marquis de rencontre entendait la plaisanterie et était le premier à rire à ses dépens. La fantaisie lui était venue, singulière fantaisie, de figurer parmi les quarante;

il avait pour concurrent l'abbé Maury, qui l'emporta. Cet échec ne l'affligea pas autrement, et il trouva dans sa mésaventure l'occasion d'un nouveau calembour en latin cette fois :

Omnia vincit

amor,

et nos cedamus amori (à Maury).

Voilà de la gaieté. On sait qu'il mourut, en faisant un dernier caleabour, à peu près comme Vaugelas, dont la dernière parole fut ude observation de purisme grammatical.

( Note de l'éditeur).

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