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est écarté, c'a été par un abus dont l'Église, la religion et la raison sollicitaient la réforme.

« Dès les premiers jours de la naissance de l'Église, il faut remplir la place que Judas laisse vacante dans l'apostolat. Pierre en fait la proposition au milieu de l'assemblée des frères, in medio fratrum; au milieu de tout ce qui composait alors l'Église, erat autem turba hominum simul ferè centum viginti. Il leur demande qui ils choisissent. Barsabas et Matthias leur paraissant d'un mérite égal, ils les présentent tous deux, et statuerunt duos. Alors on convient de s'en rapporter au sort pour se décider entre les deux; et dederunt sortes super eis. (Act. Apost., c. 1.) C'est la société entière des fidèles, turba hominum, qui choisit, statuerunt ; qui détermine la voie du sort, dederunt sortes: Pierre ne fait que présider à l'action commune. Le sort tombe sur Matthias, et il est mis au nombre des apôtres.

« Cet exemple était trop respectable, il était trop formel our ne pas le suivre, lorsque l'on aurait à nommer les évêques successeurs des apôtres. Aussi le voyons-nous constamment entretenu pendant les premiers siècles de l'Église. S'il s'introduit une autre forme de nommer aux évêchés, il est facile d'apercevoir les causes et les motifs de l'intervention de la forme ancienne. Ce sont des intérêts particuliers qui la font cesser; les princes recommandent d'abord, puis ils exigent, puis ils disposent seuls; mais personne n'ignore ce qui fut dit généralement, lors de la passation du Concordat de 1516, que le pape, en donnant à François Ier le droit de nommer aux évêchés, et François Ier, en donnant au pape les Annates, avaient également disposé l'un et l'autre de ce dont ils n'étaient propriétaires ni l'un ni l'autre.

« Les réclamations de la nation et de l'Église gallicane contre la cessation des élections, sont consignées dans la Pragmatique de saint Louis, de l'année 1268; dans celle de Charles VII, de 1418; dans l'assemblée des États à Orléans, sur la demande desquels les élections furent rétablies par l'art. 1o de l'ordonnance du mois de janvier 1560.

Au surplus, lorsque je parle ici d'élection, j'entends un choix fait par tout le peuple auquel il s'agit de donner un pasteur. Les apôtres proposèrent l'élection à faire pour remplacer Judas, à tout le peuple qui composait l'Église, turba hominum. Les successeurs des apôtres, fidèles à leurs préceptes, ne devaient pas exclure le peuple des élections; ils les y appelaient. Le fait est facile à justifier par une multitude d'exemples; je vais avoir occasion d'en rappeler particulièrement quelques-uns.

M. l'archevêque d'Aix prétend que le peuple n'était présent aux élections que comme témoin, pour avertir les évêques qui y présidaient, si le nouveau pasteur qu'on allait établir s'était rendu indigne de l'épiscopat par sa conduite; il ajoute que ce droit du peuple est conservé par la demande qu'on lui fait, au moment de la consécration d'un évêque, s'il n'a aucune plainte à proposer.

« Il est fâcheux pour ce système, que les textes les plus respectables expriment formellement le contraire. Saint Cyprien rapporte, dans une lettre qu'il a écrite en 252, la manière dont le pape Corneille avait été élevé sur le siége de Rome, et il dit: Factus est Cornelius episcopus de Dei et Christi ejus judicio, de clericorum penè omnium testimonio, de plebis quæ tunc affuit suffragio '.

<< Suivant ce texte, le clergé ne fait que rendre témoignage de la vie passée de celui que l'on peut souhaiter pour pasteur; nous l'avons vu parmi nous, fidèle à ses devoirs, de mœurs pures, d'une piété et d'une science qui le rendent capable de conduire le peuple de Dieu. Voilà ce que saint Cyprien appelle clericorum omnium testimonium, et c'est sur ce témoignage que le peuple exprime son vou, qu'il donne son suffrage, et que, par ses voix réunies, il forme l'élection : plebis suffragium.

« On a vu, dans quelques circonstances, le peuple insister avec fermeté pour obtenir un évêque de son choix libre, contre

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le vœu des évêques qui le refusaient, et cette fermeté être justifiée par l'excellence de la personne que le peuple avait choisie. C'est ce qui arriva à l'élection de saint Martin. Sulpice-Sévère en a décrit toutes les circonstances. Il n'y eut peut-être jamais d'assemblée plus nombreuse que celle où saint Martin fut choisi pour remplir le siége de Tours. La multitude était incroyable; on s'était rendu de tous les lieux voisins. Les vœux du peuple se portèrent unanimement sur Martin: tout le peuple déclara que l'Église serait heureuse de l'avoir pour pasteur. Quelques-uns des évêques montraient cependant de l'opposition; ils étaient blessés de l'extérieur trop humble et trop négligé de ce saint homme. La constance du peuple triompha, et le peuple eut un pasteur digne d'être le modèle de tous les autres '.

« On avait tellement égard au consentement du peuple dans << les élections, dit l'abbé Fleury, que s'il refusait de recevoir « un évêque après qu'il était ordonné, on ne l'y contraignait « pas, et on lui en donnait un autre qui lui fût agréable '. »

« Les évêques doivent être élus par le peuple du diocèse. Pourquoi les curés ne seraient-ils pas élus par le peuple de leur paroisse ? Ils sont, quoique dans un rang différent, pasteurs les uns et les autres, établis les uns et les autres par Jésus-Christ pour gouverner son Église. J'ai remarqué dans les expressions dont M. l'archevêque d'Aix s'est servi pour exposer l'état des évêques et celui des prêtres, une différence qui couvre une inexactitude dans la doctrine. Il a dit que les

• Incredibilis multitudo non solùm ex illo oppido, sed etiam ex vicinis urbibus ad suffragia ferenda venerat. Una omnium voluntas, eadem vota, eadem sententia Martinum episcopatu esse dignissimum: felicem fore ecclesiam tali sacerdote. Pauci tamen et nonnulli ex episcopis, qui ad constituendum antistitem fuerant evocati, impiè repugnabant, dicentes scilicet contemptibilem esse personam, indignum esse episcopatu hominem vultu despicabilem, veste sordidum, crine deformem. Ita à populo sententiæ sanioris hæc illorum irrisa dementia est, qui illustrem virum dùm vituperare cupiunt, prædicabant. (De vità B. Martini, cap. 7, in Bibliot. P. P., ed. anno 1618, t. v, p. 311.)

› Second Disc. sur l'Hist. ecclés., no 4.

évêques recevaient leurs pouvoirs de Jésus-Christ; que les prêtres les tenaient de Jésus-Christ par le ministère des évêques. Que signifient ces derniers mots? Veulent-ils dire que c'est par l'ordination dont les évêques sont les ministres, que la mission divine est donnée aux prêtres? Cela n'est pas moins vrai des évêques que des prêtres : les évêques ne reçoivent eux-mêmes la mission divine que par la consécration, de laquelle d'autres évêques sont les ministres. Mais si M. l'archevêque d'Aix a voulu, par les expressions qu'il a employées, faire entendre que la mission divine des prêtres était moins directe et moins immédiate que celle des évêques, il a avancé une proposition fausse. L'Église a constamment reconnu que les évêques, comme successeurs des apôtres, et les curés, comme successeur des soixante-douze disciples, tenaient directement et immédiatement leurs pouvoirs de Jésus-Christ, quoique ce pouvoir ne leur fût transmis que par un sacrement dont les hommes sont les ministres.

« Les pasteurs de l'Église doivent être choisis par les peuples. Donc les curés, pasteurs comme les évêques, quoique dans un rang différent, doivent être choisis par le peuple aussi bien que les évêques.

« M. l'archevêque d'Aix assure qu'on ne trouverait pas un exemple d'élection faite pour nommer à une cure. Les personnes instruites ne lui passeront pas cette assertion; Gobard rapporte des preuves contraires (Théor. du Droit canon, t. 2, p. 709). Si les exemples de ces élections sont moins communs, en voici la cause :

« Dans les premiers siècles de l'Église, l'évêque vivait au milieu de tout le clergé de son diocèse : il avait habituellement plusieurs de ses prêtres auprès de lui, pour l'assister journellement de leurs conseils; il célébrait avec eux les saints mystères dans la ville épiscopale; et, selon le besoin des campagnes, il détachait des prêtres pour aller administrer aux peuples les sacrements, leur prêcher la parole de Dieu, les instruire dans la foi.

«Mais les prètres, comment étaient-ils ordonnés, et par les

suffrages de qui étaient-ils élevés au sacerdoce? Par les suffrages du peuple. Lorsque les apôtres avaient institué les diacres, ils s'étaient adressés au peuple, ils avaient convoqué tous les disciples, convocantes multitudinem discipulorum; ils leur avaient dit de choisir sept personnes recommandables par leur vie passée, et la multitude entière avait choisi Étienne et les autres: Placuit sermo coram omni multitudine, et elegerunt Stephanum (Act. apost., cap. vi). Comment n'aurait-on pas suivi la même règle pour élever à un ministère plus important, au sacerdoce? Aussi saint Cyprien, ce fidèle témoin de la discipline la plus pure de l'Église dans ses beaux jours, nous atteste-t-il que l'ordination des prêtres ne se faisait qu'en présence du peuple, d'après son vou; et il ne reconnaît d'ordination juste et légitime que celle qui est fondée sur le suffrage, l'examen et le jugement de tous 1.

« Les évêques écartent insensiblement le suffrage du peuple, ils ne l'appellent plus aux ordinations; mais peu de temps après on voit les patronages s'établir, et ces droits de patronage n'étaient-ils pas une sorte de droit d'élection? Ceux que l'on appelait alors seigneurs de paroisses n'étaient-ils pas tout dans la paroisse? Le peuple était-il compté pour quelque chose? Et lorsqu'à cette époque vous voyez le seigneur choisir le curé pour le présenter à l'évêque, n'est-ce pas réellement le peuple qui choisit son curé par la voie de son seigneur? Aujourd'hui, Messieurs, que vous avez remis les seigneurs dans le rang des autres citoyens; aujourd'hui que vous avez rendu au peuple ses droits, l'élection qui se faisait par un scul doit être faite par tous, et c'est le choix commun qui doit déférer le droit de conduire les autres.

« La religion veut les élections: je viens de vous en donner

Saint-Cyprien venait de parler de l'élévation d'Éléazar au sacerdoce chez les Juifs; il applique les conséquences de cet exemple, et il dit: Instruit ordinationes sacerdotales non nisi sub populi conscientia fieri oportere, ut plebe præsente vel detegantur malorum crimina, vel bonorum merita prædicentur, et sit ordinatio justa et legitima quæ omnium suffragio et judicio fuerit examinata. (Responsum Cypriani et Ecclesiæ ad fratres Hispanos, anno 254. Cyp., epist. 67, Edit Oxon., p. 170.)

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